Lynne Cohen, Photographies – Stephen Horne, Intérieurs chez Lynne Cohen : lieux de projection, projection des lieux

Untitled (Judd), 2008, épreuve chromogénique / c-print, 100 x 120 cm

Lynne Cohen, Untitled (Judd), 2008, épreuve chromogénique / c-print, 100 x 120 cm

Lynne Cohen photographie l’architecture intérieure d’espaces génériques depuis plusieurs décennies : c’est le sujet de son œuvre. Spas, salles de classe ou halls d’hôtel constituent son corpus, mais également d’autres lieux plus austères – laboratoires, salles de contrôle, sites militaires. Or, dans une photographie de Cohen, même un innocent centre de soins de beauté et de relaxation peut prendre un air étrangement artificiel. Ainsi, dans Spa (1999), on retrouve un thème récurrent tout au long de la carrière de l’artiste. La vue donne sur une vaste pièce qui est, en réalité, aussi absente que présente. C’est l’image d’une pièce qui a été ajustée ou superposée à l’espace, comme une projection. Elle flotte dans le néant, simple citation architecturale. L’architrave avec ses colonnes classiques ne soutient rien, et elle n’est reliée à aucune structure porteuse. Comme les photographies que nous regardons, c’est la projection d’un reflet. Or, par le même processus, notre propre positionnement par rapport au temps et à l’espace est configuré sur un mode que nous décrivons généralement comme « artificiel », donc fruit de l’illusion, et non pas construit sur des éléments concrets. Les colonnes citent un ailleurs dans le temps et l’espace, et ce déplacement est également intrinsèque à la photographie. Si bien que ce lieu (le sujet de Cohen) se présente, ontologiquement, exactement comme le fait une photographie. Son « ailleurs » est aussi son « ici », sa présence est un mode d’absence, et Cohen utilise cet effet pour nous faire prendre conscience que le réalisme photographique fonde sa rhétorique sur l’ambiguïté et le paradoxe.

[Suite de l’article dans les versions imprimée et numérique du magazine.]

Lynne Cohen remportait récemment le premier Scotiabank Photography Award pour l’ensemble d’une œuvre qui, depuis le début des années 1970, célèbre l’étrangeté propre aux lieux publics et institutionnels. Ce prix vient couronner une carrière jalonnée de succès, avec notamment une exposition bilan en 2001 au Musée des beaux-arts du Canada, un prix du Gouverneur général en arts visuels et médiatiques remporté en 2005, la publication d’une monographie Au point du jour en 2009 et une participation aux Rencontres photographiques d’Arles en 2011. Une sixième monographie dédiée à son travail est en préparation aux éditions Steidl, et elle présentera une exposition solo au festival CONTACT à Toronto en 2012. Représentée au Canada par les galeries Olga Korper (Toronto) et Art45 (Montréal), Lynne Cohen vit et travaille à Montréal. lynne-cohen.com

Stephen Horne est un artiste et un écrivain dont les essais ont paru dans divers magazines (Third Text, Parachute, Art Press, Flash Art, Canadian Art, C Magazine, Fuse) ainsi que dans des anthologies en anglais, en français et en allemand. Il a dirigé l’ouvrage Fiction, ou d’autres histoires de la photographie (Dazibao, 2000) et publié Abandon Building: Selected Writings on Art (Press Eleven, 2007). Horne a été professeur agrégé à NSCAD de 1980 à 2005 et il a donné des séminaires à l’Université Concordia de 1992 à 2000. Il vit présentement en France et à Montréal.

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