Carol Sawyer, The Natalie Brettschneider Archive – Ariane Noël de Tilly, Entre fiction et réalité : comment mettre en lumière le travail d’artistes laissés dans l’ombre


[Printemps-été 2018]

Unknown photographer, <em>Last Known Photograph of Natalie Brettschneider</em>, Vancouver, détail/detail, 1986, impression jet d’encre archive à partir d’un négatif original / archival inkjet print from original negative 43 x 43 cm, Carol Sawyer / Natalie Brettschneider Archive

Unknown photographer, Last Known Photograph of Natalie Brettschneider, Vancouver, détail/detail, 1986, impression jet d’encre archive à partir d’un négatif original / archival inkjet print from original negative 43 x 43 cm, Carol Sawyer / Natalie Brettschneider Archive

Par Ariane Noël de Tilly

[Extrait]
Depuis une vingtaine d’années, par l’entremise de son personnage Natalie Brettschneider, l’artiste vancouvéroise Carol Sawyer met en lumière, à travers une histoire spéculative, la pratique d’un certain nombre d’artistes qui ont évolué dans des cercles alternatifs et qui sont, pour la plupart, demeurés dans l’ombre. Cette initiative, singulière et empreinte d’humour, répond à la frustration née de la quasi-absence de documentation et de la rareté des études publiées sur le travail des artistes féminines qui ont privilégié une démarche interdisciplinaire, malgré la contribution significative de ces dernières aux milieux artistiques dans lesquels elles ont évolué, notamment en ce qui concerne Emmy Hennings, Elsa von Freytag-Loringhoven et Claude Cahun1. Toutefois, au lieu d’entreprendre des recherches sur ces artistes en particulier et d’en rendre compte par le biais d’une publication scientifique, Sawyer a choisi d’inventer Natalie Brettschneider, une artiste interdisciplinaire née à New Westminster en Colombie-Britannique en 1896, pour personnifier sa critique féministe de la manière dont l’histoire a trop longtemps été écrite, en ignorant la contribution des femmes artistes, comme l’écrivait en 1971 Linda Nochlin2.

C’est en 1998, dans le cadre du festival Re-inventing the Diva présenté à la galerie Western Front à Vancouver, que Carol Sawyer a introduit le travail de Natalie Brettschneider auprès du public. Accompagnée au piano par Andreas Kahre, elle a interprété des oeuvres du répertoire de cette artiste imaginaire. Depuis, la vie et surtout la carrière de Brettschneider ont été révélées par fragments grâce à des photographies, des textes, des films, des performances et un fonds d’archives toujours en expansion. Chaque exposition, individuelle ou collective, est devenue pour Sawyer une occasion d’inviter le public à poser un regard nouveau sur différentes périodes de la vie de Natalie Brettschneider et des artistes qu’elle y aurait croisés. Douée pour le chant et après avoir tenu des rôles dans quelques opérettes, Brettschneider reçoit, en 1913, une bourse pour aller étudier le chant à Paris. Afin d’arrondir ses fins de mois, la jeune Canadienne déniche un contrat avec La Samaritaine où, chaque samedi, elle fait la démonstration d’un gargarisme antiseptique dans le sous-sol du grand magasin. Étant donné que ses prestations connaissent le succès surtout auprès de l’avant-garde parisienne, la direction met fin à cette collaboration en 1915. Après avoir évolué au sein de nombreux groupes d’artistes avant-gardistes au cours des années 1910 à 1930, Brettschneider doit rentrer au Canada en 1938 pour rester au chevet de sa mère. L’année suivante, elle séjourne dans la vallée de l’Okanagan puis, dans les années 1940, elle vit à New York où elle évolue dans le milieu du jazz. Néanmoins, soupçonnée de sympathies communistes, elle est contrainte de revenir au pays3. La vie de cette artiste entre les années 1960 et 1980 nous est largement inconnue…

1 Depuis que Sawyer a entrepris son projet, d’importantes publications sur le travail de ces artistes sont parues, notamment l’ouvrage d’Irene Gammel, Baroness Elsa: Gender, Dada, and Everyday Modernity (Cambridge, MIT Press, 2002) et Dada’s Women de Ruth Hemus (New Haven, Yale University Press, 2009).
2 Linda Nochlin, « Why Have There Been No Great Women Artists? » (1971), Women, Art, and Power and Other Essays, New York, Harper & Row, 1988, p. 145-178.
3 Le séjour à New York de Natalie Brettschneider est mentionné dans la courte biographie que Carol Sawyer a rédigée pour le catalogue de l’exposition Facing History: Portraits from Vancouver tenue à la Presentation House Gallery à North Vancouver en 2001. Ce volet plus politique de la vie de Brettschneider n’a toutefois pas été abordé depuis. Dans les expositions subséquentes, l’accent a été mis sur la pratique interdisciplinaire de l’artiste et des différents milieux artistiques au sein desquels elle a évolué.

 
[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine. En vente partout au Canada jusqu’au 14 septembre 2018 et sur notre boutique en ligne.]

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