Préface : Au bout du quai – Jacques Godbout

[Été 1990]


par Jacques Godbout

Plutôt que de vous offrir des envolées lyriques sur la route comme on en lisait dans les années cinquante, je me permets de vous soumettre une hypothèse. Les Québécois, dit-on, forment « un îlot francophone dans une mer anglo-américaine » ; c’est une métaphore agaçante, mais elle peut nous être utile. Acceptons-la au départ.

Psychologiquement, donc, nous serions d’abord et avant tout des insulaires. Nous aurions en commun une mentalité d’assiégés. Gens d’isle, gens de bateaux, le Québec serait notre port d’attache. Toutes nos routes mèneraient au quai, à la mer, à l’au-delà, à l’ailleurs. C’est intéressant.

Nous savons que l’insulaire est un être de famille, le Québécois possède ce réflexe tribal ; l’insulaire parle une langue familière difficilement compréhensible aux gens de la terre ferme, c’est souvent notre cas ; l’insulaire est méfiant vis-à-vis de l’étranger, nous sommes en effet assez xénophobes. Mais là n’est pas l’essentiel de la métaphore. L’insulaire, par définition, ne peut être initié chez lui : dans l’isle le code est trop puissant ; tout passe par un rituel sans jamais atteindre au cérémonial. L’initiation de l’insulaire, ce sera donc le voyage à l’étranger, et cette première route choisie orientera toute sa vie.

Ainsi le Québécois doit partir pour se retrouver. Dans les années cinquante et soixante, il parcourut les routes de France. Les années soixante-dix le retrouvèrent en Californie. Les routes des années quatre-vingt s’enfonçaient en Afrique ou en Amérique du Sud.

Selon la route parcourue, photographiée « avec les yeux du cœur » ou avec une Nikon, peu importe, le Québécois de retour dans son isle ne sera plus jamais le même. À l’étranger, il se sera « déniaisé » dans tous les sens du terme, et ce voyage initiatique lui servira constamment de référence.

Nous ne sommes pas, à ce jour, de grands exilés. Plus d’un million de canadiens-français se sont noyés dans la mer anglo-américaine, on le sait, mais l’exil ce n’est pas cela. C’est plutôt le départ forcé, obligé, avec le rêve d’un retour au pays. Paris ne grouille pas d’exilés québécois, non plus que New York ou Los Angeles. Nous sommes des gens de route, des êtres d’aller-retour, des insulaires. Nous avons notre port d’attache.

L’intérêt du voyage initiatique, c’est qu’il détermine une fois pour toutes le regard que l’on pose sur les choses et sur les gens.

Évidemment les routes choisies, celle de Plattsburgh, celle d’Old Orchard, celle de Miami, de San Francisco, de Mexico, de Rio, de Marrakech, de Paris, de Berlin ou de Ouagadougou révèlent à la fois la classe sociale et la génération à laquelle on appartient. La route explique.

En ce sens, la route initiatique est si importante dans la vie que sur votre lit de mort (dans l’isle du Québec bien sûr), vous parlerez encore de ce premier voyage qui aura vu naître toute une échelle de valeurs et orienté vos activités.

Ce n’est qu’une hypothèse que j’avance. La première route de ma vie m’avait mené jusqu’au Tiers-Monde. Je n’en suis jamais tout à fait revenu. Je cherchais une explication. Vous l’avez.