Tacita Dean, Hors du temps : Un regard qui touche – Stephen Horne

Tacita Dean, JG, 2013, film stills / extraits, 35 mm color and black and white anamorphic film with optical sound, loop / film anamorphique 35 mm en couleur et noir et blanc avec son optique, en boucle, 26 min 30 s, courtesy / permission Tacita Dean, Marian Goodman Gallery / Galerie Marian Goodman, Paris, New York

Tacita Dean, JG, 2013, film stills / extraits, 35 mm color and black and white anamorphic film with optical sound, loop / film anamorphique 35 mm en couleur et noir et blanc avec son optique, en boucle, 26 min 30 s, courtesy / permission Tacita Dean, Marian Goodman Gallery / Galerie Marian Goodman, Paris, New York

« [C’est] avant tout un mode créatif de perception qui donne à l’individu le sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue. » D. W. Winnicott

Telle est la réponse de Winnicott à la difficile question de la réconciliation avec notre propre temporalité, un problème souvent abordé par les artistes, de On Kawara à Ann Hamilton, en passant par Tacita Dean. Ceux-ci ont tenté de résoudre ce défi de deux façons : via une pratique artistique qui cultive une relation avec le passé, ou au contraire en explorant de nouvelles formes de subjectivité. Pourtant il est parfois difficile de les distinguer l’une de l’autre. C’est le cas chez Tacita Dean, notamment dans son récent film JG, hommage à J. G. Ballard et au Spiral Jetty de Robert Smithson, qui adopte une forme commémorative. Comme beaucoup d’artistes contemporains, Dean examine inlassablement la question du temps et de sa signification. Si pour Ballard et Smithson la notion du temps reste platonicienne, donc perçue comme un déclin continu, leurs pratiques artistiques respectives envisagent un passé antérieur dans une trame complexe de projections remémorées.

Tacita Dean appartient à la génération des « Jeunes artistes britanniques » (YBA). Sa pratique fait appel à la récupération, aux détritus, aux surfaces réutilisées, aux images trouvées et aux sujets perdus, et (particulièrement) à l’intégration du temps et de l’espace. Dean y conjugue le bricolage, la flânerie et la poétique baudelairienne avec beaucoup de soin, de concentration et de tendresse. Elle propose principalement des « installations » centrées sur le film, et pourtant ses expositions nous confrontent à, et sollicitent de notre part, un type d’attention tactile qui est presque du registre de la peinture. C’est dire combien le toucher est essentiel pour Dean : on le constate notamment dans ses séries de photographies et cartes postales peintes (re-touchées), ou dans ses immenses dessins à la craie sur tableau noir. Son intérêt pour le film et la photographie semble presque paradoxal, étant donné sa passion pour l’expérience tactile; mais c’est sur le modèle d’un regard qui touche, et d’un toucher qui voit, qu’elle associe tactilité et reproductibilité, présence et absence. Pour Dean, le toucher est imprégné de mémoire, qu’elle soit évocation benjaminienne ou réminiscence proustienne. Le toucher implique une surface; or le fait de travailler sur une surface unique, comme en peinture, l’intéresse moins que de réaliser une série. La démarche de Dean adopte une stratégie anachronique, privilégiant la fabrication artisanale des choses dans un monde où la choséité disparait au profit de l’information. Traduit par Emmanuelle Bouet.

[Suite de l’article dans la version imprimée et numérique du magazine].

Stephen Horne, commissaire indépendant et auteur, a enseigné à l’Université NSCAD et à l’Université Concordia, et contribue à des magazines, des catalogues et des anthologies au Canada et ailleurs. Il vit à Montréal et en France.

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