Robert Graham, Trois Photographes Montréalais + — Zoë Tousignant, L’histoire de la photographie à Montréal selon Robert Graham

[Automne 2021]


Par Zoë Tousignant

[Extrait]
Certaines et certains d’entre nous croient que ce qui se trouve au-delà du cadre photographique est aussi intéressant que ce qui est à l’intérieur. Cette idée n’est pas fondée sur le sentiment que la photographie seule ne se suffit pas à elle-même. C’est plutôt même le contraire : elle vient d’une telle fascination pour l’image photographique que ce qui entoure cette image, au sens littéral et conceptuel – le cadre institutionnel, le point de vue de l’artiste, le dispositif technologique, le contexte de publication, l’environnement socioculturel, etc. – est également jugé digne d’intérêt. L’implication enthousiaste, plutôt que l’indifférence, est la racine même des analyses qui transcendent les strictes limites de l’image.

Au cours des quarante dernières années, Robert Graham a écrit passionnément à propos de ce qui se cache à l’intérieur et à l’extérieur du cadrage photographique. Ses critiques et essais ont été publiés dans des périodiques comme Ciel variable, Parachute, RACAR et Vanguard, ainsi que dans des catalogues et monographies produits par diverses institutions, au nombre desquelles Le Mois de la Photo à Montréal, VOX, le Musée canadien de la photographie contemporaine et AXENÉO7. Une analyse rétrospective des textes de Graham met la table pour une forme d’inventaire de l’évolution locale de la théorie et de la critique photographiques sur les dernières décennies, en plus de faire ressortir la singularité de sa plume, à la fois extrêmement érudite, profondément réfléchie et un brin humoristique.

En parallèle à sa pratique de critique, Graham a collectionné les photographies, prouvant ainsi que cet intérêt intellectuel peut s’accommoder aisément du désir de posséder. Une partie de sa collection privée a récemment été présentée au public dans l’exposition Trois photographes montréalais +1. Organisée par Graham lui-même, cette dernière réunissait cinquante-neuf œuvres – toutes de sa collection –, la plupart de Tom Gibson, Donigan Cumming et Michel Campeau, photographes au sujet desquels il avait déjà écrit et qui étaient des amis de longue date. Bien qu’accrochées dans des parties séparées de la galerie, leurs photographies avaient vocation à dialoguer, tant les unes avec les autres qu’avec des images de trois autres photographes internationaux (symbolisés dans le titre par le signe +) : Eadweard Muybridge, Miroslav Tichý et Martin Parr.

Comme Graham l’explique dans l’essai du catalogue d’exposition, lequel propose une synthèse de ses réflexions quant à son parcours et son approche universitaires en tant que critique, il a toujours été intéressé par le «parergonique» ou les « organismes et les pratiques qui entourent et soutiennent l’activité artistique2 ». Le concept de parergon, élaboré notamment par Jacques Derrida dans La vérité en peinture (1978), renvoie à ce qui existe au-delà des contours stricts de l’œuvre d’art et a été pensé (par Kant) comme un simple auxiliaire de l’objet propre du jugement de goût3

 

Suite de l’article et autres images dans le magazine : Ciel variable 118 – EXPOSER LA PHOTO