Jessica Auer, January – James D. Campbell, Plus bleu que bleu

[Printemps/Été 2016]
Jessica Auer, <em>Dusk (January 26th)</em>, 2015, épreuve couleur / c-print, 28 × 35 cm

Jessica Auer,
 Dusk (January 26th), 2015, épreuve couleur / c-print, 28 × 35 cm

[Extrait]
Qui sait mieux qu’une photographe expérimentée explorer la phénoménologie de la lumière ? January, la récente série de Jessica Auer créée en 2015 durant une résidence à Seyðisfjörður, en Islande, est une œuvre thématique d’une grande poésie visuelle, qui résonne en nous longtemps après que nous ayons quitté la galerie, habités par la lumière plus bleue que bleu de l’Islande.

Conçu comme un journal visuel, mais allégorique dans son approche, le projet d’Auer définit son environnement de manière discursive, en examinant non pas des objets ou des éléments inanimés, ni même des personnes ou des relations entre les gens, mais les infinies configurations et gradations de la lumière islandaise elle-même. Étrangement éthérée, cette lumière bleue imprègne tout ce qu’elle touche d’une grâce sidérale et d’une poignante éloquence. L’œuvre semble inspirée par la fameuse déclaration de Claudel : « Il y a un certain bleu de la mer qui est si bleu, qu’il n’y a que le sang qui soit plus rouge1. »

Dans le communiqué accompagnant l’exposition, l’artiste décrit ainsi son premier matin en Islande : « J’allais d’une fenêtre à l’autre, dans mon appartement-studio qui en comptait sept, en tendant le cou pour mieux voir la vallée au-dessus de nous, le fjord en contrebas, le flanc des montagnes et les autres maisons autour. Il était dix heures du matin et la lumière était encore d’un bleu profond. La journée s’est écoulée sans que le soleil franchisse les montagnes ; à mesure qu’il tournait autour des sommets, ses rayons venaient simplement caresser les crêtes opposées. J’appris que le soleil n’atteindrait pas la ville avant février. » Ce bleu soutenu, si caractéristique, est magnifiquement rendu dans un tirage emblématique du projet, intitulé Studio (January 27th) (2015).

Avec cette oeuvre, sans doute sa plus personnelle à cejour, Auer reconnaissait dès le début de son séjour à Seyðisfjörður qu’elle devait renoncer aux contraintes de son approche habituelle, basée sur la recherche, et se laisser guider par le moment présent. Tout comme Tangle, l’héroïne du célèbre conte de George MacDonald La clef d’or, qui doit s’aventurer dans l’inconnu pour atteindre le pays d’où viennent les plus belles ombres, Auer a dû se jeter dans le vide, sans le parachute de la théorie, pour saisir une dimension essentielle du paysage islandais. Dans le conte, le Vieil homme de la Terre montre à Tangle un grand trou dans le sol : « C’est par ici, dit-il. – Mais il n’y a pas d’escaliers. – Tu dois te jeter dans le vide. C’est le seul chemin2. » À son tour, Auer s’est abandonnée au hasard, au désir, aux circonstances et à l’inconnu, sans itinéraire établi, son objectif artistique consistant à marcher chaque jour durant les courtes heures d’ensoleillement, pour voir où cela la mènerait.

1 Cité par Maurice Merleau-Ponty, dans Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1964, coll. « Tel », p. 174.
2 George MacDonald, La clef d’or, Lille, Empreintes, 2011.

 

[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine.]

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