Adam Broomberg & Oliver Chanarin, Scarti – Paul Paper, Des photographies à la poubelle?

[Automne 2015]

Adam Broomberg & Oliver Chanarin, de la série / from the series Scarti, 2013.

Adam Broomberg & Oliver Chanarin, de la série / from the series Scarti, 2013.


Par Paul Paper

[Extrait]
Scarti est à la fois une série photographique récente d’Adam Broomberg et Oliver Chanarin et un livre du même titre, qui ressuscite leur album Ghetto (2003). Scarti est cependant loin d’être une simple réimpression. Son titre (rebuts en italien) est révélateur d’un aspect important de cette réutilisation. On appelle scarti di avviamento les feuilles qui ont été imprimées deux fois afin de nettoyer les rouleaux encreurs entre deux tirages. Ces doubles expositions aléatoires finissent généralement à la poubelle, mais l’éditeur Gigi Giannuzzi, aujourd’hui décédé, a conservé celles de Ghetto pour leur beauté insolite. Lorsque les photographes ont découvert, dix ans plus tard, ces « collages » d’autant plus fascinants qu’ils étaient le fruit du hasard, ils ont décidé d’en faire un livre. Qu’est-ce que la vérité en photographie ? C’est une question que Broomberg et Chanarin abordent régulièrement, et Scarti le fait sous un angle inusité.

Traditionnellement, la photographie est considérée comme un médium de représentation. Une image photographique ne se contente pas de décrire le monde, elle représente ce qu’elle décrit. Roland Barthes, dans son fameux livre sur la photographie, la nostalgie et la solitude, écrivait : « Telle photo, en effet, ne se distingue jamais de son référent1. » Plus loin, il précise : « On dirait que la Photographie emporte toujours son référent avec elle […] : ils sont collés l’un à l’autre, membre par membre, comme le condamné et le cadavre dans certains supplices2. » Cette description illustre avec éloquence le lien particulier sur lequel se fonde le mythe de l’objectivité photographique.

Au cours des dernières années, la notion de photographie comme médium de représentation et de documentation a été radicalement repensée. Les praticiens et les théoriciens, mais aussi le public en général, sont témoins d’un changement si fondamental que nous avons encore du mal à situer les images photographiques dans ce nouvel univers culturel. Ont-elles encore une qualité spécifique qui les distingue des autres images ? Les photographies sont désormais insérables dans une infinité de contextes différents, grâce à une culture du réseau dont nous sommes tous des participants. Qui crée le message ? La question se pose de nouveau devant l’affluence des images qui sont « présentées » non par des artistes ou des commissaires, mais par ceux qui constituaient jusqu’ici le pôle opposé de la dichotomie autoriale : les spectateurs. Non seulement ceux-ci élaborent-ils aujourd’hui des collages d’images trouvées qui en modifient le sens, mais ils introduisent également une bonne partie de leur propre production photographique dans ces canaux virtuels, où l’intention des auteurs est souvent perdue ou déformée en chemin. Les frontières et les fondations – culturelles et littérales – de l’image et de sa signification commencent à se désagréger…
Traduit par Emmanuelle Bouet

1 Roland Barthes, La chambre claire. Note sur la photographie, Paris, Éditions de l’Étoile, Gallimard, Seuil, 1980, p. 16. C’est moi qui souligne.
2 Ibid., p. 17. C’est moi qui souligne.

 
[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine.]

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