Alejandro Cartagena, Carpoolers – Isa Tousignant, De la banlieue nord à la banlieue sud

[Hiver 2016]
Alejandro Cartagena, 
Carpoolers, 2011-2012. Permission
 de Circuit Gallery, Toronto

Alejandro Cartagena, 
Carpoolers, 2011-2012. Permission
 de Circuit Gallery, Toronto

[Extrait]
Dans le livre d’histoires qu’est l’œuvre d’Alejandro Cartagena, Carpoolers est le chapitre situé entre Suburbia Mexicana et What We Fight For. L’artiste, qui vit et travaille à Monterrey au Mexique, mais qui est originaire de la République dominicaine, œuvre depuis dix ans à investiguer et mettre en images l’étalement urbain ainsi que son impact en produisant des photographies alliant une beauté sensuelle et soignée à un profond intérêt pour l’humain. Carpoolers dévoile un aspect de la vie quotidienne invisible pour la plupart des gens : les allers et retours d’une armée de cols bleus entre la banlieue ouvrière où ils vivent et la banlieue fortunée où ils travaillent. Photographiant ses sujets à la volée depuis une passerelle qui surplombe l’autoroute, Cartagena a utilisé pour la première fois depuis longtemps un appareil numérique. Il préfère habituellement employer des appareils photo grand format pour les paysages et les portraits, mais ce projet requérait une stratégie différente.

Isa Tousignant : Pouvez-vous d’abord décrire concrètement votre processus de prise de vues pour Carpoolers ?

Alejandro Cartagena : Les photographies ont été réalisées depuis une passerelle pour piétons qui enjambe l’autoroute 85, juste au-dessus d’un endroit où on peut voir les véhicules sortir d’un tunnel. Mon raisonnement était le suivant: si j’apercevais un groupe d’hommes à l’avant d’une camionnette, il était probable qu’il y en aurait d’autres à l’arrière. C’est une autoroute à trois voies et j’étais posté au-dessus de la voie du centre, ce qui me donnait juste assez de temps pour aller me placer au bon endroit et tenter de les photographier au passage.

IT : Vous étiez donc posté d’un côté de la passerelle pour repérer les véhicules se dirigeant dans votre direction, et vous couriez ensuite de l’autre côté pour pointer votre appareil vers la route au-dessous ?
AC : Exactement. Et j’attendais que la camionnette apparaisse dans l’objectif. J’avais décidé de jouer à un jeu : je voulais accomplir le travail moi-même plutôt que de le déléguer à l’appareil. Au lieu d’utiliser la fonction de déclenchement en rafale disponible sur les appareils professionnels, où il suffit d’appuyer sur le bouton pour obtenir cinq ou six images par seconde, je prenais la photo manuellement, en déclenchant une fois ou deux. Si j’avais mon image, tant mieux, sinon, tant pis. Et bien sûr mon taux de réussite n’était que d’environ 30 %, car ces camionnettes peuvent rouler aussi bien à 60 qu’à 100 km/h. Je réalise la plupart de mes projets avec une chambre photographique montée sur trépied, qui fixe à la surface d’un plan-film une seule image. Je reste pendant une éternité sous un voile noir à examiner la lumière, à ajuster la mise au point, à choisir le cadrage – c’est un processus vraiment laborieux. Ici aussi, je voulais avoir le sentiment de vraiment prendre une décision…
Traduit par Emmanuelle Bouet

[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine.]

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