Lagos, Nigeria, capitale de la photographie – Érika Nimis

[Hiver 2016]
Andrew Esiebo, Lagos Overview, de la série Mutation 2015

Andrew Esiebo, Lagos Overview, de la série Mutation 2015

par Érika Nimis

[Extrait]
Poumon économique et culturel du Nigeria, patrie de Wole Soyinka (prix Nobel de littérature), de Fela Kuti (pape de l’afro-beat), mais aussi de Nollywood (troisième industrie cinématographique au monde), Lagos – Eko en langue yoruba – est la mégalopole de tous les superlatifs, avec ses quelque vingt millions d’habitants. « Centre of excellence » (selon ses plaques d’immatriculation), « Lagos la mégalo » sait aussi être une « capitale chaos », avec ses go-slow monstres et ses délestages intempestifs qui font d’elle la ville la plus branchée… sur générateur. Une chose est sûre, le hustle and bustle de la « capitale de l’Afrique » ne laisse personne indifférent. Ce « laboratoire de l’impossible » est même devenu, pour certains, une source inépuisable d’inspiration. Aussi n’est-il pas étonnant que Lagos se soit transformée en véritable pépinière de talents en tous genres. La photographie ici est un secteur en plein renouveau depuis le tournant des années 2000, au point que chaque jour (ou presque) voit émerger un nouvel artiste, comme en attestent les différents espaces et événements (centres d’art, galeries, festivals) dédiés à l’image fixe dans cette ville qui ne dort jamais. Le Nigeria, fort d’une population qui représente le quart de la population continentale, est devenu, notamment grâce aux hydrocarbures, la première puissance économique de l’Afrique. Et, à la faveur de cette envolée économique consolidée par une certaine stabilité politique1, les initiatives entourant la photographie se multiplient, portées par un esprit d’auto-entrepreneuriat très fort, car, s’il y a beaucoup d’argent dans ce pays, aucune politique ne soutient les arts et leur pratique. Aussi l’apport de quelques individus – curateurs, mécènes et artistes riches d’expériences à l’extérieur et qui souhaitent transmettre leurs acquis aux jeunes générations – devient-il primordial.

Un peu d’histoire. Cette jeune scène en plein essor n’est pas sortie de nulle part. Elle est ancrée dans l’histoire de ce port atlantique connecté au reste du monde, qui s’initie à la photographie dès son invention, accueillant des photographes de passage, puis des photographes qui ouvrent des studios dès les années 1880, principalement à Lagos Island où s’est implantée une communauté de rapatriés « brésiliens » (à la suite de l’abolition progressive de la traite transatlantique des esclaves).

À partir des années 1920, les rapports avec la Grande-Bretagne et les États-Unis (où partent se former les élites) permettent l’émergence d’une scène photographique féconde, se réclamant de la « tradition Stieglitz2 ». Parmi les grands noms de l’histoire de la photographie lagosienne (de la photographie de studio à la photographie d’art, en passant par le photojournalisme), retenons entres autres ceux de Jackie Phillips, Billyrose, Peter Obe (dont les photos de la guerre du Biafra ont fait le tour du monde), J. D. ’Okhai Ojeikere, Tam Fiofori ou Sunmi Smart-Cole. Aujourd’hui, la photographie reste plus que jamais une profession reconnue, de plus en plus féminisée, enseignée à l’université3, et, mieux encore, un moyen d’expression qui attire les vocations…

1 Fin mars 2015, les élections présidentielles se déroulaient dans la transparence, permettant à Muhammadu Buhari, ex-dictateur militaire de 1983 à 1985, de se faire élire démocratiquement.
2 Y. Ogunbiyi, dans son introduction à The Photography of Sunmi Smart-Cole, Lagos, Daily Times of Nigeria LTS, Ibadan, Bookcraft, 1991, p. xiii (article paru à l’origine dans The Guardian, 15 janvier 1984).
3 Les institutions universitaires (comme celles de Zaria ou de Nsukka) ou encore le Yaba College of Technology de Lagos et même le Nigerian Institute of Journalism n’ont jamais valorisé comme il se doit l’enseignement de la photographie, même si, bonne nouvelle, l’université de Port Harcourt envisage d’ouvrir prochainement une section en photographie baptisée du nom du premier photographe nigérian, Jonathan Adagogo Green (1873-1905), originaire de la région.

 
[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine.]

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