Raymonde April, Near You No Cold – Charles Guilbert, Photographier pour comprendre

[Hiver 2016]
Raymonde April, Brasier, Mazgaon, 2013.
22 impressions au jet d’encre sur Tyvek.
 87×130cm.

Raymonde April, Brasier, Mazgaon, 2013.
22 impressions au jet d’encre sur Tyvek.
 87×130cm.

[Extrait]
Charles Guilbert : Avec Near You No Cold, exposition en deux volets, tu présentes pour la première fois, après trois séjours en Inde (dont un de quatre mois), des photographies que tu y as faites. Sont présentées des images de différente nature : scènes d’intérieur, scènes de rue, paysages, natures mortes… Quelle image de l’Inde cherchais-tu à capter ?

Raymonde April : Pour un Occidental en voyage, prendre des images saisissantes de l’Inde est assez facile. Mais ce qu’on représente alors, c’est seulement un choc culturel. On reste à distance. Comme j’étais à Mumbai pour un séjour de travail, l’urgence, pour moi, ce n’était pas tant de capter des images que de comprendre. J’ai d’abord été saisie par tout ce qui m’était incompréhensible: les relations humaines, les rapports de classes… La photo et la vidéo m’ont aidée à appréhender cette grande ville indienne et les gens qui l’habitent.

CG : On peut voir un indice de cette quête dans le fait que tu répètes plusieurs fois un même motif, comme ce petit sanctuaire constitué de guirlandes argentées. La séquence des quatre images présente une sorte de traversée de l’espace où il se trouve. On devine, en s’approchant de l’œuvre, que d’autres images se dissimulent sous chacune des quatre images. On les découvre en les soulevant, de très près. Comme toi, on doit plonger dans les images pour comprendre.

RA : Des sanctuaires de ce genre, il y en a partout à Mumbai. Celui-là se situait entre l’appartement à Marine Drive, quartier plutôt chic, et l’atelier à Mazgaon, zone industrielle très métissée. Avoir à effectuer quotidiennement ce trajet de quelques kilomètres m’est apparu, au départ, comme une épreuve, à cause de la chaleur intense, du bruit incessant, de la densité de la circulation, mais surtout parce que je me sentais sans repères. Le sanctuaire en est devenu un. Je l’apercevais du taxi, puis de l’autobus. J’ai ensuite fait le trajet à pied et l’ai alors photographié à plusieurs moments de la journée. À travers lui, j’arrivais à apprivoiser l’espace, mais aussi le temps. Je voyais le passage de la lumière sur la ville et l’ombre envahir les espaces cernés par des murs, comme celui-là. Le spectateur qui regarde attentivement les images du sanctuaire s’aperçoit que plusieurs détails chan- gent, comme le pavé dans la rue. C’est que les images ont été prises sur trois ans et que des travaux incessants remodèlent la ville. À travers les images superposées de ce repère fragile qu’est le sanctuaire, je rends visibles le passage, la transformation, le mouvement.

CG : Cette idée de mouvement et de trajet est centrale dans la vidéo. Bien qu’on y trouve des images de toute sorte, les scènes de rue prises à bord de véhicules en constituent le fil directeur. Les bruits de klaxon, d’ailleurs, hantent l’espace d’exposition.
On ne peut faire abstraction du mouvement incessant qui rythme la ville. Après quelques jours passés au bord de la mer loin de Mumbai, j’ai senti en moi l’angoisse d’avoir à retourner dans ce flot torride que je voyais comme un enfer. Mais au retour, j’ai compris qu’il me fallait me laisser porter par le mouvement. C’est comme circuler dans un grand corps. On s’y sent incroyablement petit, remplaçable, mais aussi léger, parce que faisant partie de quelque chose de très vaste, qui soutient. Cette sensation intense, que je n’ai jamais vécue ailleurs, conduit à une sorte de transe dont je voulais absolument garder une trace…

[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine.]
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Les travaux présentés dans ce portfolio ont fait l’objet d’une exposition présentée conjointement au Centre Clark et à la galerie Donald Browne, en mars et avril 2015, à Montréal. Raymonde April est représentée par la galerie Donald Browne.
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