Bamako, une biennale qui prend le temps à témoin – Érika Nimis

[Printemps/Été 2016]
Youssef Lahrichi, Le nostalgique, 2014

Youssef Lahrichi, Le nostalgique, 2014

Rencontres de Bamako 2015

[Extrait]
Les portes de la biennale de Bamako au Mali se sont refermées le 31 décembre 2015. Cette édition anniversaire, dixième du nom1, avait été retardée de deux ans en raison d’une crise majeure survenue en 20122. Quelques semaines avant l’ouverture flottait même un climat d’incertitude3, toutefois vite balayé par l’enthousiasme roboratif de l’équipe organisatrice. Remettre la biennale sur les rails relevait d’autant plus du défi que l’État malien était sorti extrêmement fragilisé d’un conflit ayant divisé le pays en deux pendant toute une année. Mais la culture devait reprendre ses droits et elle l’a fait, avec le soutien logistique de l’Institut français qui a pris en charge le volet production (les tirages des expositions et le catalogue4, véritable bijou d’édition conçu pour la postérité).

Bien que bousculés par des mesures de sécurité renforcées, les organisateurs de la biennale, mus par leur désir de faire renaître l’événement, sont parvenus à déployer tout leur savoir-faire, et la magie des Rencontres a fait le reste. La réussite de cette dixième édition, en dépit des quelques couacs inévitables liés en partie aux ambitions affichées pour cette édition anniversaire, tient, outre la qualité des œuvres présentées, à la force d’une équipe qui a travaillé d’arrache-pied pour que cette biennale ait lieu dans les conditions les plus normales possibles. Elle tient aussi à la détermination fédératrice d’une femme, Bisi Silva (dont nous avons déjà évoqué le parcours dans le numéro précédent5), directrice artistique générale, flanquée de deux jeunes commissaires associés, Antawan I. Byrd et Yves Chatap. Retour sur la programmation de cette édition anniversaire.

Une exposition panafricaine qui interroge le temps. L’appel lancé pour cette édition, dont la thématique était « Telling Time », a reçu plus de huit cents candidatures (contre deux cent cinquante pour l’édition de 2011). Autant dire que le retour de la biennale était fort attendu. Au total, trente-neuf artistes (ou groupes d’artistes) ont « conté le temps » en images dans l’enceinte du Musée national, où se tenait l’exposition panafricaine dont la scénographie sobre avait pour but premier de donner à chaque oeuvre suffisamment d’espace pour respirer. Comment exprimer par l’image fixe et mobile des réalités temporelles multiples : le passé, temps de l’histoire, ses icônes et ses fantômes, le présent dont la perception reste chaotique, noyé dans le mouvement des révolutions et des migrations, et le futur, temps de la fiction, porteur de possibles ?…

1 La biennale de Bamako est le premier festival panafricain dédié à la photographie sur le continent. Coproduite par le ministère de la Culture du Mali et l’Institut français (dans le cadre du programme Afrique et Caraïbes en créations), sa première édition a eu lieu en décembre 1994. La dixième édition de cette biennale désormais ouverte aux images nouvelles et au cinéma a eu lieu du 31 octobre au 31 décembre 2015.
2 Depuis la chute de Kadhafi en 2011, le nord du Mali est déstabilisé par une rébellion touarègue que l’armée malienne, désorganisée et sans moyens, ne parvient pas à briser, ce qui a conduit au coup d’État militaire du 22 mars 2012. Le Nord est alors tombé sous la coupe de groupes liés à Al-Qaïda, dont AQMI et Ansar Eddine, groupes qui seront en partie chassés avec le lancement, en janvier 2013, d’une intervention militaire internationale qui se poursuit actuellement.
3 La biennale allait-elle avoir lieu dans des conditions normales, les journalistes allaient-ils venir suite aux mises en garde du ministère des Affaires étrangères français, qui avait conduit une majorité de rédactions parisiennes à renoncer début septembre au voyage pour des raisons de sécurité ? 
4 Bisi Silva, Antawan I. Byrd et Yves Chatap (dir.), Telling Time. Rencontres de Bamako, biennale africaine de la photographie, 10e édition, éditions Kehrer, 2015, 488 pages.
5 Voir Érika Nimis, « Lagos, Nigeria, capitale de la photographie », Ciel variable, no 102 (janvier-mai 2016), p. 48.

 
[Suite de l’article dans les versions imprimée et numérique du magazine.]

Acheter cet article