Ishiuchi Miyako, À la lumière des blessures : une émergence nord-américaine – Claude Baillargeon

[Printemps/Été 2016]
Ishiuchi Miyako, ひろしま/hiroshima #9 (Ogawa Ritsu), 2007, chromogenic print / impression chromogène, 187 × 120 cm,
courtesy of / permission de The Third Gallery Aya

Ishiuchi Miyako, ひろしま/hiroshima #9 (Ogawa Ritsu), 2007, chromogenic print / impression chromogène, 187 × 120 cm,
courtesy of / permission de The Third Gallery Aya

[Extrait]
Ishiuchi Miyako élabore depuis 1975 une pratique photographique farouchement indépendante, mais ce n’est que depuis quelques années qu’elle bénéficie d’une véritable reconnaissance sur la scène nord-américaine1. Elle est considérée à l’égal de ses homologues masculins comme l’une des plus éminentes photographes japonaises, ce que démontre avec éloquence la récente rétrospective de son œuvre au J. Paul Getty Museum à Los Angeles, Ishiuchi Miyako 石內都 : Postwar Shadows2. Cette exposition est la première en Amérique du Nord à couvrir l’ensemble de sa carrière à ce jour.

Cette reconnaissance sur la scène internationale s’est mise en place lentement : durant les trente premières années de sa carrière, le travail d’Ishiuchi fut essentiellement présenté dans le cadre d’expositions collectives sur la photographie japonaise3. Deux galeries new-yorkaises lui ont consacré une exposition individuelle en 1994 et en 2003, mais il faudra attendre la Biennale de Venise en 2005, où elle représentait le Japon, pour voir son travail salué par la communauté artistique internationale. Le pavillon japonais offrait aux visiteurs des images intimistes de sa série Mother’s (2000-2005), constituée principalement de plans rapprochés sur les effets personnels que sa mère avait laissés derrière elle à son décès, en 2000 : lingerie bordée de dentelle, accessoires vestimentaires, rouge à lèvres et appareil dentaire4. Bien qu’Ishiuchi – dont le nom de naissance est Fujikura Yoko – n’ait pas toujours été proche de sa mère, elle a choisi en tant que photographe le nom de jeune fille de celle-ci dès sa première exposition en 1975 – un geste d’auto-invention artistique qui échappe aux interprétations faciles5. Quoi qu’il en soit, l’émouvante démarche commémorative de Mother’s a séduit un large public à Venise, et les éloges de la critique ont permis une meilleure reconnaissance d’Ishiuchi à l’étranger.

La présentation de Mother’s un an plus tard au Tokyo Metropolitan Museum of Photography allait à son tour susciter une invitation de la part de l’Hiroshima Peace Memorial Museum, qu’Ishiuchi n’avait jamais visité, à venir photographier des objets liés à la bombe atomique. Ishiuchi, qui avait pratiqué le tissage en tant qu’étudiante en art, fut fascinée par les vêtements féminins, en particulier ceux « qui avaient été directement en contact avec le corps des victimes6 »…

1 Suivant la tradition japonaise et le souhait de l’artiste, le nom de famille d’Ishiuchi Miyako, ainsi que celui de ses compatriotes citées dans l’article, est mentionné en premier.
2 Ishiuchi Miyako 石內都<: Postwar Shadows et l’exposition parallèle The Younger Generation: Contemporary Japanese Photography, ont été présentées au J. Paul Getty Museum du 6 octobre 2015 au 21 février 2016.
3 La chronologie la plus exhaustive de l’œuvre d’Ishiuchi figure dans le catalogue accompagnant l’exposition du Getty. Voir Amanda Maddox, Ishiuchi Miyako 石內都 : Postwar Shadows, Los Angeles, J. Paul Getty Museum, 2015, p. 177-187.
4 L’exposition d’Ishiushi présentée à la Biennale de Venise du 12 juin au 6 novembre 2005 s’intitulait Ishiuchi Miyako: Mother’s 2000-2005: Traces of the Future.
5 Pour une discussion plus détaillée à propos de ce changement de nom, voir Amanda Maddox, Ishiuchi Miyako, p. 20-21 et 126.
6 Ishiuchi Miyako, ひろしま/hiroshima, Tokyo, Shueisha, 2008, p. 76.

 
[Suite de l’article dans les versions imprimée et numérique du magazine.]

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