Bénédicte Ramade, Les limites de la terre : le changement climatique en photographie et en vidéo – Une entrevue de Jacques Doyon

[Automne 2016]
Hicham Berrada, Celeste, 2014. Photo : Amandine Bajou
, permission / courtesy Kamel Mennour, Paris

Hicham Berrada, Celeste, 2014. Photo : Amandine Bajou
, permission / courtesy Kamel Mennour, Paris

Ryerson Image Centre, Toronto
Commissaire Invitée : Bénédicte Ramade
Une entrevue de Jacques Doyon

[Extrait]
Le Ryerson Image Centre de Toronto inaugurait le 14 septembre dernier une exposition intitulée The Edge of the Earth: Climate Change in Photography and Video (Les limites de la terre : le changement climatique en photographie et en vidéo) qui rassemble des œuvres de plus d’une vingtaine d’artistes contemporains d’ici et de l’étranger de même que des images journalistiques provenant de la célèbre collection Black Star. Sous le commissariat de Bénédicte Ramade, spécialiste de l’art environnemental établie à Montréal, cette exposition fait le point sur la contribution des diverses pratiques artistiques et journalistiques à la reconnaissance et à la prise en compte des enjeux liés au changement climatique, avec une attention toute particulière aux défis actuels que pose la reconnaissance du rôle perturbateur central de l’humain sur son environnement en cette période que l’on nomme désormais l’ère anthropocène.

JD : Vous avez rédigé une thèse et réalisé un certain nombre de projets d’exposition liés à ces questions. Quel est le cheminement et les circonstances qui vous ont amenée à ce projet récent ? Quel est son origine ?

BR : Mon doctorat était consacré aux origines de l’art écologique américain dans les années 1960 et son développement sur trois décennies. Ce mouvement méconnu est resté dans l’ombre du Land art auquel il a souvent été assimilé à tort. Je me suis employée à en écrire une histoire critique chevillée à celle de l’environnementalisme américain afin de montrer la pertinence de ces pratiques même si celles-ci n’étaient pas sans défaut.

Parallèlement à ce travail d’historienne, j’ai commencé à m’intéresser aux pratiques contemporaines de l’écologie (tant artistiques que curatoriales), à questionner leur efficience écologique et politique. Cela m’a amenée à concevoir Acclimatation avec le Centre d’art de la Villa Arson à Nice en 2009, une première exposition sur les enjeux de la nature artificielle, une sorte de humanature. L’intégralité des espaces était consacrée à un récit intuitif et implicite, très polyvalent, à partir d’oeuvres d’une trentaine d’artistes, dont certaines étaient clairement engagées et d’autres dépourvues de parti pris écologique. L’éthique de cette exposition était de ne pas se prendre pour un musée des sciences ou d’être dogmatique, afin de libérer le public de ses appréhensions à propos des choses de la nature. Le mécanisme fondamental de mes expositions est celui de déconstruire les présupposés du public, les attentes générées par certains mots clefs comme « nature », « écologie », etc. Ainsi, la seconde exposition, REHAB, à la Fondation EDF à Paris en 2010, fonctionnait de la même façon à partir de l’idée de recyclage. Dès que ce mot est lancé, chacun a une idée préconçue de l’art du recyclage. Je voulais démonter ce mécanisme et amener à considérer le fait que recycler n’est pas toujours très vertueux sur le plan écologique. On continue de consommer beaucoup de bouteilles d’eau, car leur recyclage rassure. Mais celui-ci est énergivore et nécessite lui-même beaucoup d’eau. L’oeuvre de Tue Greenfort 1 Kilo PET en parlait parfaitement.

The Edge of the Earth, à Toronto, fonctionne sur un principe similaire. Le changement climatique, que l’on y croit ou non, active presque involontairement des images et des savoirs chez le visiteur-citoyen. Tout le monde pense savoir ce qu’il pourrait y avoir dans une exposition qui serait consacrée au changement climatique. Le visiteur a des connaissances, il s’attend à certains standards (des images de catastrophe, d’autres à la « National Geographic » montrant la résilience de la nature). Mais à l’aune de l’anthropocène, cette ère géologique où l’homme est désormais une force considérable de perturbation à l’échelle même du tellurique, il me semblait qu’il faudrait changer de paradigmes visuels…

[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine.]
 

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