Marisa Portolese, Belle de jour III : Dialogues with Notman’s Portraits of Women – James D. Campbell, Plus qu’un simple regard : un portrait multidimensionnel

[Automne 2016]
Marisa Portolese, Elke, 2015, from the series / de la série Belle de jour III, c­prints / épreuves couleur, 127 × 102 cm

Marisa Portolese, Elke, 2015, from the series / de la série Belle de jour III, c­prints / épreuves couleur, 127 × 102 cm

par James D. Campbell

[Extrait]
La richesse chromatique et affective de ses images limpides ont valu à Marisa Portolese de nombreux éloges. On a pu voir récemment à la galerie FOFA de l’Université Concordia1 le troisième volet de sa série de longue haleine Belle de jour (dédiée aux portraits féminins), qui semble marquer un tournant dans son dialogue délibéré avec les portraits réalisés par William Notman (1826-1891). Artiste adulé de l’époque victorienne et premier photographe canadien de réputation internationale, Notman était célèbre pour la qualité remarquable de ses portraits, photographies composites, paysages et panoramas urbains. Ses portraits de la classe dirigeante – notamment ceux des femmes et des jeunes filles – ont toujours fasciné Portolese, qui souhaitait juxtaposer leurs corpus respectifs sur le mode du chiasme et du contrepoint.

Avant d’entamer cette nouvelle phase de sa série, l’artiste a passé de nombreuses heures à parcourir les archives Notman du Musée McCord, qui comptent des dizaines de milliers de portraits réalisés il y a un peu plus d’un siècle. En tant que féministe radicale contemporaine, elle propose une critique vigoureuse et approfondie du travail de Notman, en examinant non seulement ses portraits de femmes, mais également l’histoire personnelle de ces dernières.

Loren Ruth Lerner, dans un essai perspicace sur le travail de Notman (en particulier neuf portraits de jeunes Montréalaises anglophones de famille aisée) estime qu’il constitue un document visuel unique sur les idéaux de la haute bourgeoisie quant à l’éducation des filles à l’époque victorienne, révélant la vision du monde qui sous-tend ces idéaux (considérés comme postulats de base en littérature, ils reflètent en grande partie les opinions du critique d’art et essayiste John Ruskin)2.

La rencontre saisissante entre les portraits de commande réalisés par Notman et les portraits féminins de Portolese s’avère relativement harmonieuse et sereine, plutôt que chaotique ou décalée ; elle fait toutefois naître des étincelles, même si la photographe ne sous-entend ni n’exprime aucune hostilité déclarée. Il n’est pas exagéré d’affirmer que les deux artistes ont en commun une précision formelle et une attention au détail qui est à la fois fructueuse et thématique. On obtient pourtant ici une sorte de parallélisme inversé ou en miroir. Et si Portolese reprend et transcende avec aisance cette fameuse « immédiateté sensuelle » et inédite qui caractérise les portraits de femmes de Notman, cela n’aura rien de surprenant pour ceux qui la connaissent, puisqu’elle explore depuis des années la sexualité féminine en images avec une acuité rare, tout en déjouant les conceptions idéalisées et patriarcales de la féminité.

Si les portraits de femmes de Notman, qui se distinguent par une absence d’objectification de leurs sujets, sont imprégnés, voire embaumés, des idéaux esthétiques de Ruskin, le travail de Portolese évoque plutôt celui de Germaine Greer et de Diane Arbus. Ses oeuvres possèdent une présence d’une rare profondeur. Avec une audace consommée, elle remet en cause les représentations conventionnelles du féminin, émancipe les femmes et met en lumière des critères de beauté « intemporels » profondément enracinés dans notre culture…

1 Exposition organisée par Zoë Tousignant, et présentée du 29 février au 8 avril 2016.
2 Loren Lerner, « William Notman’s Portrait Photographs of the Wealthy English-speaking Girls of Montreal: Representations of Informal Female Education in Relation to John Ruskin’s ‘Of Queens’ Gardens” and Writings by and for Canadians from the 1850s to 1890s », Historical Studies in Education, automne 2009.

 
[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine.]

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