André Barrette, Fin de Siglo – Alexis Desgagnés, Fin de siècle à Cuba

[Automne 2017]

André Barrette, Sans titre, de la série / from the series Fin de Siglo, 2016, épreuve au jet d’encre / inkjet print, formats variables / variable sizes

André Barrette, Sans titre, de la série / from the series Fin de Siglo, 2016, épreuve au jet d’encre / inkjet print, formats variables / variable sizes

Par Alexis Desgagnés

[Extrait]
André Barrette n’a sans doute jamais souhaité placer son art sous les feux de la rampe. D’où la méconnaissance relative, hors de la communauté des centres d’artistes autogérés de la capitale, de sa contribution discrète mais importante au paysage de la photographie des dernières décennies au Québec. Pourtant, de son évidente affection pour des manifestations culturelles qu’on associe volontiers à un certain registre populaire, la chasse, les sports, le fast-food par exemple, Barrette a su tirer une œuvre cohérente, à l’esthétique radicale, sensible aussi, dont le dénouement le plus récent est Fin de Siglo1, publication à compte d’auteur discrètement lancée en janvier dernier, quelque part dans la côte d’Abraham. Sans refaire complètement la genèse du parcours de l’artiste depuis Matane, où il a étudié, jusqu’à cet ouvrage, j’aimerais dire quelques mots sur certaines séries précédentes, avant d’en arriver à parler du regard qu’il a posé sur Cuba.

Le corpus Les rituels, parcours de chasse (1999) affirmait déjà cette préoccupation de Barrette pour la culture dite populaire, celle qui s’incarne spontanément dans les faits, gestes, goûts et pratiques du plus grand nombre, aussi dans l’espace visuel, par opposition aux a priori, œuvres, moeurs et institutions des élites – bien qu’à l’ère de l’industrialisation de la culture, cette distinction mériterait d’être nuancée2. Sur un ton davantage évocateur que documentaire, la chasse est ici un rituel de communion avec la nature, une traque poétique, silencieuse, du suspens qui noue l’appel et l’attente à la bête, invisible, dans les bois comme dans les images. Non pas la bête lumineuse, saoule, du film. Plutôt le hors champ embrumé de sa quête : devant l’objectif comme devant l’arc qu’on va bander, en attendant la proie, partout, le paysage. Puis elle apparaît, enfin, la bête, comme l’a souligné Sylvain Campeau3, qui disait déjà la correspondance chez Barrette entre cette activité nourricière immémoriale et la pratique de la photographie, notamment dans La présence, image qui clôt cette série sur l’ombre de l’artiste, dessinée contre un fatras d’herbes.

Travail ayant connu maintes incarnations au fil de sa diffusion, ALL U CAN EAT (2002-2013) convoque plus explicitement l’imaginaire populaire par le détournement du propos de bannières publicitaires aériennes survolant les plages de la côte Est américaine. En artiste plutôt qu’en touriste, Barrette les a photographiées lors de pèlerinages estivaux au pays du dollar…

1 André Barrette, Fin de Siglo, Québec, André Barrette, 2016, 188 p.
2 « L’oligarque ne se fond donc pas avec le grand public, même s’il partage du point de vue de la culture les mêmes cochonneries. Bien que reproduisant pauvrement les allures de la cour à laquelle il aspire, le financier, magnat de la presse et administrateur de la pétrolière Total, se satisfait de ce simulacre qui l’absorbe, lui et les siens. Et il est d’autant plus comblé qu’il est grand, c’est-à-dire pour lui commercialisable en série. C’est là la griffe de son pouvoir : se montrer capable d’entraîner toute une collectivité dans les effets de son mauvais goût et placer ceux-ci, sans qu’une résistance soit possible, sous l’appellation “culture”. » Alain Deneault, La médiocratie, Montréal, Lux Éditeur, 2015, p. 161.
3 Sylvain Campeau, « L’objet de la traque », Vie des Arts, n° 175 (2000), p. 66.

 
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