Michel Campeau, The Donkey that Became a Zebra : histoires de chambre noire – Joan Fontcuberta, Le feu, les prières et le lieu de la photographie

[Automne 2017]

Michel Campeau, Le trompe-l’oeil des yeux rouges, 1998-2005, impression au jet d’encre / inkjet print, 69 x 107 cm

Michel Campeau, Le trompe-l’oeil des yeux rouges, 1998-2005, impression au jet d’encre / inkjet print, 69 x 107 cm

Par Joan Fontcuberta

[Extrait]
Que reste-t-il de la photographie à l’ère de la post-vérité et des égoportraits, des fenêtres indiscrètes de Facebook et des sirènes de la consommation, des émoticônes et du spam ? Qui entonnera l’éloge de l’art de la lumière ? Alors que nous pensions avoir obtenu toutes les réponses à l’énigme de notre mémoire fixée sur les sels d’argent, la vie en a modifié intempestivement les questions. Peut-être est-ce parce que la vie n’est pas un problème à résoudre, comme le dit Søren Kierkegaard, mais une réalité dont il faut faire l’expérience. C’est sur ces sentiers intellectuels que discourt avec entêtement le travail de Michel Campeau, un photographe qui vise à valoriser jusqu’à leurs derniers grains les sels d’argent avant de se rendre à l’impressionnante invasion des pixels.

Existentialismes kierkegaardiens mis à part, la photographie a constitué un des piliers de la révolution industrielle et de la culture technico-scientifique du XIXe siècle, et son invention s’insère dans un ensemble d’innovations propulsées par le développement phénoménal des transports et des moyens de communication modernes : le chemin de fer, la navigation à vapeur et le télégraphe. Du point de vue économique et politique, la photographie a contribué à l’évolution du monde par son appropriation symbolique et par le formatage visuel de nouveaux modèles spatio-temporels. Sous l’angle socioculturel, l’appareil photographique a agi comme instrument de véridiction et d’archivage, en participant à la cartographie et à l’exposition encyclopédique de la connaissance. Enfin, dans une perspective spirituelle ou religieuse, la photographie a transcendé la finitude et la mort tout en aspirant à supplanter la magie de la réalité. L’image photographique était destinée à révéler la particularité insubstituable de la vie. C’est pour cela que, pour Giorgio Agamben, l’ange de la fin des temps, l’ange de l’Apocalypse de Jean, coïncidait avec l’ange de la photographie1.

Il est illusoire de prétendre que ces valeurs se maintiennent indemnes au XXIe siècle. Nous affrontons de nos jours une mondialisation féroce et une économie virtuelle. Le capitalisme des marchandises a été absorbé par un capitalisme d’images ou, comme le suggère Iván de la Nuez, par une iconocratie, soit la tyrannie que l’image exerce sur nous, nous reléguant de l’état de souverains à celui de sujets…

1 En commentant l’un des premiers daguerréotypes de l’histoire, Boulevard du Temple (1838), réalisé par Daguerre lui-même depuis la fenêtre de son studio montrant l’artère urbaine grouillante comme s’il s’agissait d’un paysage désolé et spectral à cause d’une exposition trop longue pour fixer un quelconque passant, exception faite d’un cireur de chaussures et de son client, le philosophe italien écrivit : « Je ne pourrais pas imaginer une image plus adéquate du Jugement universel. La foule des hommes (mieux, l’humanité entière) est présente, mais elle ne se voit pas, parce que le jugement concerne une seule personne, une seule vie : celle-ci, précisément, et pas une autre. Et de quelle manière cette vie, cette personne saisie, prise, a-t-elle été immortalisée par l’ange du Dernier Jour, qui est aussi l’ange de la photographie ? », Giorgo Agamben, Profanations, traduit par Martin Rueff, Paris, Payot & Rivages, 2006, http://picturediting.blogspot.ca/2013/09/le-jour-du-jugement.html

 
[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine. En vente partout au Canada jusqu’au 26 janvier 2018 et sur notre boutique en ligne.]

Acheter cet article