Alain Laframboise, Le regard du spectre – Florence Chantoury-Lacombe

[Hiver 2018]

Alain Laframboise, Les derniers caprices no 3, 2016, collage, pastilles de papier imprimé ou étiquettes commerciales sur photographie couleur, impression jet d’encre, 51 x 76 cm

Alain Laframboise, Les derniers caprices no 3, 2016, collage, pastilles de papier imprimé ou étiquettes commerciales sur photographie couleur, impression jet d’encre, 51 x 76 cm

Par Florence Chantoury-Lacombe

[Extrait]
L’exposition Les derniers caprices à la Galerie Graff1 est un parcours d’ensemble de l’œuvre d’Alain Laframboise marqué par d’extraordinaires résonances pour ceux qui ont abordé une réflexion sur les pouvoirs de la représentation avec l’artiste-historien de l’art. Comment ne pas voir un testament visuel dans les trois dernières photographies exposées alors que l’on y retrouve tous les dadas d’Alain Laframboise ? Dada, oui, comme dadaïste, qualificatif que l’on appliquera à cet artiste, historien de l’art et photographe. Dada, c’est aussi un sujet qui intéresse, une idée fixe qui revient en tête, caprice, passe-temps, violon d’Ingres, lubie, toquade ou marotte.

Alain Laframboise a fait de sa réflexion sur la représentation son principal moteur de recherche artistique et cela, à travers l’œuvre de Bronzino et plus particulièrement l’une des images les plus énigmatiques de l’art occidental, L’allégorie de l’amour. Voilà bien la première lubie de l’artiste ; combien de fois à travers ses cours et séminaires n’a-t-il abordé la question de cette image sophistiquée ? Esthétique précieuse, l’amour sensuel incarné par la Vénus terrestre se retrouve au centre de la dernière série d’Alain Laframboise. Deux collages ont été créés avec des étiquettes et la troisième a été réalisée à partir de confettis, gommettes prélevées dans des revues d’art. Dans l’une, tel un collectionneur de visages de l’art occidental, l’artiste découpe des portraits dans des revues d’art ; pour un autre, il a produit des petits cercles colorés avec une perforeuse et les a collés un par un pour obtenir les couleurs et la texture du collage ; tel un ouvrage pointilliste ou une mosaïque, ce collage a été numérisé et agrandi. Une autre toquade d’Alain Laframboise consistait à collectionner les petites étiquettes de fruits et légumes. Ce code international PLU (Price Look Up) donne un numéro d’identification à chaque fruit et légume. Rebus, nature morte par métonymie, l’étiquette colorée devient mosaïque dans deux compositions exposées à la Galerie Graff. Une abondance de détails dans laquelle la technique du collage s’oppose aux quadrillages contrôlés, un objet du quotidien utilisé dans une ironie inventive qui subvertit tous les contenus. L’un des photomontages est inachevé, c’est le plus énigmatique. De nouveau, ce double visage de Vénus et Cupidon et, en périphérie, des petits médaillons collés qui racontent une nouvelle histoire de détails. De la pomme de la discorde au rapprochement des visages de la mère à l’Enfant ou de la Pietà, le parcours du regard s’achève par le meurtre du fils par le père avec les visages de Saturne dévorant ses enfants et d’Abraham tuant son fils. Une lecture psychanalytique rapide y percevrait un rapport familial torturé, pourtant, si l’on revient au mouvement Dada, la phrase de Tristan Tzara sonne étrangement bien ici. « Dada ne signifie rien2 ». C’est absurde par lequel l’esprit humain tourne en dérision ce à quoi croyait la société d’hier, une manière d’éreinter la sur-interprétation des iconographes…

1 L’exposition s’est tenue du 25 mai au 23 juin 2017. Commissaires : Louis Cummins et Karl-Gilbert Murray.
2 Tristan Tzara, « Manifeste Dada 1918 », revue Dada, no 3, Zurich, décembre 1918.

 
[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine. En vente ici : Ciel variable 108 – SORTIE PUBLIQUE]

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