Une mémoire réactivée

[Printemps-été 2018]

Par Jacques Doyon

Les oeuvres réunies dans ce numéro font retour sur des événements d’une histoire relativement récente dont les enjeux demeurent pertinents encore aujourd’hui. Ce sont des oeuvres foisonnantes, aux itérations multiples, qui s’incarnent dans des formes et des procédés artistiques reflétant la complexité de leurs objets d’intérêt, qu’il s’agisse de témoigner de la mobilité des fragments du mur de Berlin, de l’exposition du Pavillon chrétien d’Expo 67 ou de l’apport des femmes dans l’avant-garde moderne.

Depuis une quinzaine d’années, Blake Fitzpatrick et Vid Ingelevics mènent ainsi un projet commun, intitulé Freedom Rocks: The Everyday Life of the Berlin Wall, dans lequel ils s’attachent à suivre le sort des divers fragments du mur de Berlin suite à son démantèlement. Deux expositions présentaient les résultats récents de cette recherche, l’automne dernier, à Toronto. Une première mettait l’accent sur la mobilité de ces artefacts : des petits fragments, authentiques ou en facsimilé, aux pans de mur, devenus monuments, en passant par des babioles (ephemeralia) de toutes sortes rassemblées sous vitrine, alors que la seconde s’attachait à montrer la charge idéologique sous-jacente aux diverses mises en valeur de ces éléments, prises entre commémoration et triomphalisme.

Des expositions et publications récentes autour d’Expo 67 ont permis de nous remettre en mémoire l’exposition du Pavillon chrétien, conçue par Charles Gagnon, qui constituait, un peu sur le modèle de The Family of Man, un véritable environnement de plus de 300 images montrant tous les aspects de la vie de la société de l’époque. Gagnon présentait également un film-collage, Le huitième jour, fait d’images d’actualité et d’archives et proposant une critique virulente des technologies de la guerre, de la violence et de la société de consommation d’après-guerre. En 2017, Emmanuelle Léonard a transposé cette oeuvre dans une installation vidéo faite d’images tirées d’Internet et montrant les réalités actuelles des conflits et de la guerre, sous l’angle presque banal du vécu quotidien des combattants et des civils.

The Natalie Brettschneider Archive, de Carol Sawyer, est également une oeuvre inscrite dans la durée. Depuis une vingtaine d’années, Sawyer décline des oeuvres autour des rencontres d’une artiste inventée de toutes pièces avec une riche communauté de femmes actives au sein des avant-gardes européennes des années 1920 et 1930. Sawyer rend hommage à l’apport de ces femmes à l’art moderne par l’entremise de l’autoportrait fictionnel ou de la reprise d’oeuvres, contribuant ainsi à leur relégitimation. L’exposition qui circule au Canada depuis deux ans a également offert l’occasion à Natalie Brettschneider de faire un travail similaire de mise en valeur du travail des femmes dans les milieux de l’art moderne canadiens.

Dans la section Focus, cette thématique du retour, de la relecture ou de la remémoration est également présente de façon originale : avec Akram Zaatari, dont les oeuvres servent à réactiver tout un travail de préservation et de mise en valeur d’un patrimoine photographique auquel il a lui-même participé avec la Fondation arabe pour l’image ; avec Jonathan Monk, entre autres, qui redéploie tout une série d’expositions personnelles en en réagençant la documentation photographique à une échelle monumentale ; avec, enfin, le portrait collectif de l’âme de l’ancien hôpital Royal Victoria.

Acheter ce numéro