Passage des frontières

[Hiver 2018]

Par Jacques Doyon

Plus qu’un seuil, la frontière est devenue une sorte de non-lieu, une zone hors nations, où l’identité et le statut des migrants sont mis en examen et tenus en suspens pour un temps de plus en plus long et indéterminé. Le présent numéro aborde certains aspects de ce passage des frontières, avec des travaux qui traitent de l’accueil réservé aux migrants, de leur intégration et du questionnement identitaire suscité par de telles mouvances territoriales.

Michel Huneault a choisi de suivre de près les migrants qui empruntent le chemin Roxham pour trouver asile au Canada. Ses images montrent des familles entières qui déambulent, avec valises et poussettes, sur un chemin de campagne pour y être accueillies par les policiers canadiens. Huneault choisit également de protéger l’identité des migrants en remplaçant leurs visages et leurs corps par des aplats de couleurs bigarrées. En plus de renforcer l’impact de ses images, le procédé a pour effet de suspendre et d’interroger le réalisme de la représentation. Cela ouvre alors un espace où l’on peut s’identifier à la situation de ces gens, et s’imaginer un moment être à leur place.

Les images de Richard Mosse montrent des migrants rassemblés dans de larges camps, vus de loin, dans des compositions qui évoquent un peu le tableau historique. Ce sont de très grandes images en noir et blanc, comme en négatif, produites en fait par un appareil photo militaire à sensibilité thermale. Les compositions résultantes laissent voir une humanité qui vit et qui s’agite, tout en étant maintenue en quarantaine pour un temps indéterminé. Voilà qui traduit bien un aspect des conditions actuellement offertes en réponse à la migration massive des populations. Le château qu’évoque le titre de l’œuvre de Mosse pourrait bien être kafkaïen.

Émilie Serri, quant à elle, s’intéresse plutôt aux enjeux identitaires engendrés par la migration. Il s’agit d’une quête personnelle marquée par les difficultés toutes particulières de l’identification à la culture d’un pays déchiré par la guerre. Comment recomposer cette part de soi alors que la source est devenue inaccessible ? Avec des montages d’images, de sons et de textes mélangeant souvenirs personnels et familiaux et documents historiques et médiatiques, les trois installations vidéo qui composent cette œuvre font la part belle à l’hybridation et à la dimension construite de toute identité. Et leur assemblage pourrait bien, comme le suggère le titre de l’œuvre (The Space Between the Seconds), se jouer dans les interstices de l’image.

On trouvera également dans la section Focus de ce numéro trois articles qui explorent des zones de création débordant la signature individuelle des artistes, que ce soit dans le cadre de projets de collaboration et de mise en question de l’image autour d’enjeux sensibles, d’un processus de compagnonnage et de recherche commune de nature plus poétique ou d’un élargissement des préoccupations par une confrontation à la photographie vernaculaire.

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