La Mémoires des pierres – Chantal Mantha

[Été 1990]


par Chantal Mantha

Un jour, je me verrai là, assise sur un banc de pierre séculaire et je ne me souviendrai pas.

Je croirai me souvenir de ces vacances en Italie comme il faisait chaud, comme le vin était bon quand on y baignait des pêches juteuses mais je ne me souviendrai pas. J’aurai oublié les odeurs de la rue, de la terre, ce vent brûlant sur ma peau, la langueur de midi dans l’ombre des palazxi, l’énergie retrouvée de nos pas sur les pavés à la nuit tombée, le goût des câpres de Salina et celui de l’amaro dégusté au bar après le repas du soir.

J’aurai oublié l’essentiel de ma présence là. J’aurai oublié le tremblement intérieur. Je me serai inventé une autre histoire de ce voyage, du drame vécu là, et la photo muette sera complice de cette version officielle. Qui a dit que les images parlent d’elles-mêmes ? La photo se tait, silencieuse comme les pierres. Que lit-on, que sait-on de moi, de toi, par cette photo ? On ne sait rien de l’essentiel. J’avais chaud. Toi aussi.

Du séjour dans cette ville, je croirai me souvenir de ce moment, mais en fait, c’est cette photo qui sera l’objet de mon souvenir, c’est l’ouverture du diaphragme de l’appareil à ce moment précis qui inscrira dans ma mémoire la lumière du lieu, c’est la lentille ou le cadrage qui en fera un espace ouvert et pourtant intime.

Je pourrai n’être jamais allée là-bas. Mais je suis sur ce banc et cette pierre n’est pas d’ici. C’est la pierre et non la photo qui a gardé ma mémoire.