Réciprocités. Quelques réflexions sur des conjonctions pas si illogiques – Suzanne Paquet

Les Ville-Laines, Osheaga, s.d., Montréal 

Les Ville-Laines, Osheaga, s.d., Montréal

Tentant jadis de définir la nature de la photographie, Roland Barthes vit en elle « une catégorie nouvelle de l’espace-temps : locale immédiate et temporelle antérieure ». Dans la photographie, disait-il, « il se produit une conjonction illogique entre l’ici et l’autrefois »1. Quelque trente années plus tard, Francis Jauréguiberry faisait remarquer qu’il y a toujours beaucoup d’ailleurs dans notre ici, et ce, à propos… du téléphone portable2.

Ces deux réflexions nous indiquent que des spatiotemporalités inédites émergent à certains moments, par la mise au point de certains dispositifs techniques. Évidemment, à l’heure actuelle, on ne peut qu’être captivé par les « catégories de l’espace-temps » qu’installent la culture numérique et les réseaux médiatiques. Je souhaite ici, et c’est là le dessein qui a motivé le choix thématique de ce numéro cyber / espace / public, mettre à l’épreuve quelques conjonctions, croisements ou cooccurrences, peut-être pas illogiques mais certes dignes d’attention : des correspondances – des réciprocités – entre des ici et des ailleurs géographiques et historiques, entre l’espace public urbain et le cyberespace, entre les sphères privée et publique, entre les pratiques artistiques de l’image et les pratiques d’amateurs.

La photographie me guidera dans cet exercice, car en plus d’avoir dégagé des potentialités temporelles ignorées avant son avènement, elle est ce médium technique qui a grandement contribué et contribue encore à la possibilité, ou à la chimère, d’une connaissance exacte du monde par son image. Cela, en corrélation avec divers modes de transport et modalités de communication, les premiers issus, comme elle, de la révolution industrielle. La photographie n’est pas le premier type de représentation mobile, la gravure voyageait déjà bien avant elle, mais elle a une étonnante capacité à emporter la croyance tout en s’immiscant partout.

[Suite de l’article dans la version imprimée et numérique du magazine.]

Suzanne Paquet est professeure au Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Elle s’intéresse à la sociologie de l’art et aux études photographiques, de même qu’aux arts de l’espace : art environnemental et land art, paysage, architecture et urbanisme. Elle poursuit depuis quelques années des recherches relatives à la circulation des images et à l’inscription de certains types d’art dans le façonnement de l’espace ; dans ces recherches, une grande importance est accordée à la réciprocité espace public urbain et cyberespace. Elle a notamment publié Le paysage faconné. Les territoires postindustriels, l’art et l’usage (2009), dirigé le dossier thématique « Reproduire » de la revue Intermédialités (no 17, 2011) et l’ouvrage collectif Le paysage, entre art et politique (2013).

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