Luc Courchesne, Autour de L’invention de l’horizon – Jacques Doyon

[Hiver 2014]

[Voir aussi la présentation de l’œuvre en page 68 – Luc Courchesne, L’INVENTION DE L’HORIZON – pour Phyllis Lambert]

UN ENTRETIEN AVEC JACQUES DOYON

Jacques Doyon : Dans le cadre de la campagne de financement Sitegeist organisée par Ciel variable, tu as produit une œuvre intitulée L’invention de l’horizon qui repose sur un dessin que tu as découvert il y a une dizaine d’années et dans lequel tu as reconnu une forte affinité avec tes propres recherches. Peux-tu nous décrire ce qui s’est ainsi tramé dans cette œuvre et la forme sous laquelle elle s’est finalement concrétisée ?

Luc Courchesne : C’est après la création du panorama vidéo interactif Paysage no. 1 (1997) que j’ai entrepris un projet de recherche sur la simplification du tournage et de la présentation d’œuvres immersives. Mon hypothèse était de remplacer l’encombrant dispositif constitué de quatre caméras synchronisées, utilisé pour le tournage, par un dispositif utilisant une seule caméra. Après plusieurs tentatives, j’ai pu réaliser à l’été 1998 une preuve de concept réussie utilisant une pyramide miroir qui renvoyait les quatre portions d’un horizon reproduit dans son intégralité à une caméra placée au-dessous. Pour projeter l’image, il suffisait de remplacer la caméra par un projecteur et de placer le dispositif projecteur-miroir au centre d’un écran cylindrique. Alors que j’entreprenais des démarches pour fabriquer un miroir pyramidal de qualité optique, j’ai fait la découverte des travaux du professeur Nayar de l’Université Columbia à New York qui avait mis au point un miroir catadioptrique (conico-sphérique) qui, attaché à une caméra de surveillance, reproduisait l’entièreté de l’espace environnant. C’est à la vue de cette anamorphose circulaire que j’eu l’idée de remplacer l’écran cylindrique par un dôme inversé sur lequel serait restaurée la cohérence visuelle de l’espace pour un observateur se tenant au centre. En suivant la trace de ce professeur, j’ai découvert l’existence de la compagnie Cyclovision Technologies, qui avait entrepris de fabriquer et de commercialiser sous licence la technologie du professeur Nayar. J’ai pu ainsi mettre la main sur un premier exemplaire de l’optique à l’automne 1999 et, avec l’aide de l’ingénieur Trubko de la compagnie, j’ai pu l’adapter aux nouvelles caméras vidéo HD qui faisaient leur apparition au même moment. Le premier prototype du Panoscope, un dispositif de projection immersive monocanal, a été présenté publiquement pour la première fois en juillet 2000 au Siggraph qui se tenait à la Nouvelle-Orléans.

C’est dans le livre de Stephan Oetterman sur l’histoire du panorama, que m’avait recommandé Erkki Huhtamo de UCLA peu de temps après, que j’ai vu pour la première fois le dessin imaginé par Horace-Bénédict de Saussure et réalisé par Marc-Théodore Bourrit en 1776. La formulation du dessin reprenait exactement celle des images que je créais pour le Panoscope et je formai immédiatement le projet de retourner sur les lieux de la gé­­­niale intuition de De Saussure : placer l’observateur au centre du dessin en traçant autour de lui tout ce qui est donné à voir à l’horizon. L’occasion de faire l’ascension du Buet m’a finalement été offerte dans le contexte du projet Sitegeist de la revue Ciel variable en 2013. Ayant été choisi par madame Phyllis Lambert pour créer une œuvre originale, j’ai senti qu’il me fallait lui proposer un projet essentiel. L’idée de réaliser un panorama photographique au sommet du Buet, le lieu même de l’in­vention de l’horizon, l’a immédiatement enthousiasmée.

[…] je formai immédiatement le projet de retourner sur les lieux de la géniale intuition de De Saussure : placer l’observateur au centre du dessin en traçant autour de lui tout ce qui est donné à voir à l’horizon.

JD : Le projet Sitegeist repose sur l’idée d’une rencontre avec un collectionneur. Que s’est-il joué dans cette rencontre et comment l’aventure d’une prise de vue dans les Alpes s’est-elle concrètement déroulée ?

LC : Nous avons convenu sur-le-champ d’y aller ensemble et c’est ainsi que, en croisant nos agendas, c’est la semaine du 9 au 16 septembre 2013 qui a été choisie. Madame Lambert viendrait me rejoindre à Genève et nous passerions quelques jours au modeste Hôtel du Buet pour nous acclimater à l’air de la montagne et explorer la région avant que j’entreprenne l’ascension proprement dite et qu’elle reprenne la route de Genève et de Montréal. C’est exactement ce qui est arrivé. Vu mon manque de connaissances et d’entraînement, j’avais pris soin de demander à deux montagnards d’expérience de nous accompagner. Nous avons rejoint Lili et Claude Guichard, les parents retraités de deux de mes anciens étudiants, et entamé notre séjour alpin par une randonnée le long de l’admirable parcours du bisse qui conduit, depuis le col de la Forclaz, à la frontière suisse, jusqu’au pied du glacier du Trient. Le sommet du Buet n’est pas visible depuis le village de Vallorcine, où se situe l’Hôtel du Buet, et c’est pour entamer symboliquement l’ascension en sa compagnie que je m’étais engagé la veille avec madame Lambert sur le sentier qui mène au refuge de la Pierre à Bérard, à partir duquel le sommet est en vue et accessible. Une neige en altitude a forcé le report du départ pour le sommet d’une journée et c’est le vendredi 13 septembre que j’ai entrepris l’ascension vers le refuge avec mes guides. Aux petites heures du matin, le samedi 14, nous quittions le refuge pour le sommet, que nous avons atteint vers midi. Le ciel était dégagé et la vue splendide. Il a suffi d’une heure pour faire les photos et prendre la mesure de cet horizon à couper le souffle qui a inspiré De Saussure exactement 237 ans plus tôt.

JD : Quelles sont les retombées de ce projet pour toi ? La réalisation de L’invention de l’horizon et la rencontre avec Phyllis Lambert ont-elles ouvert de nouvelles perspectives dans ta recherche et ta création ?

LC : J’ai le sentiment que cette excursion photo­graphique au sommet du mont Buet me permet de fermer une boucle ouverte il y a seize ans ans avec ce projet de valoriser la création d’expériences immersives convaincantes en tentant de simplifier la création et la présentation d’œuvres qui placent l’observateur au centre de ce qui est donné à voir. Le Panoscope s’est depuis développé pour devenir une plate-forme de création et de diffusion ; le dôme immersif de la Société des arts technolo­­gi­ques a vu le jour et accueille des cohortes de créateurs en art numérique qui mettent au jour une expression qui leur est propre et rencontrent leurs publics ; le journal photographique, enfin, entamé avec la découverte du système optique du professeur Nayar et qui reprend le principe anamorphique imaginé par De Saussure, se transforme radicalement avec la multiplication des appareils de capture sphérique et 3D qui voient le jour. Délaissant désormais les points d’observation statiques, ma pratique de la photographie immersive se déplace vers l’expérience d’un espace ouvert au sein duquel l’observateur, devenu visiteur et même habitant, cadre lui-même et en temps réel son champ visuel.

Je suis particulièrement ravi d’avoir été accompagné et inspiré par madame Lambert dans cet exercice de retour aux sources. Le projet Sitegeist a notamment fait apparaître l’intérêt commun que nous portons au 18e siècle et aux grandes transformations qui continuent d’informer nos actions. Tout comme elle, j’aime l’idée que les traces an­­ciennes qui se cachent dans l’expression contemporaine ajoutent à la puissance transformative d’une œuvre. Il n’est pas interdit de penser que l’expérience d’immersion et les cultures participatives qui caractérisent notre époque trouvent une de leurs sources dans ce dessin d’Horace-Bénédict de Saussure qui est parvenu, dans une formulation simple, à recadrer la position de l’observateur au centre de son expérience subjective du monde et a fait, en quelque sorte, le nid du sujet moderne. Il invente ainsi l’horizon, qui semble aujourd’hui se refermer sur nous en même temps qu’il s’ouvre sur des mondes dont De Saussure ne pouvait même pas soupçonner l’existence.

Luc Courchesne est un pionnier des arts numériques. Des portraits interactifs aux systèmes d’expérience immersive, il a créé des œuvres innovantes et engageantes qui lui ont mérité des récompenses prestigieuses comme le Grand Prix de la Biennale de l’ICC à Tokyo en 1997, l’Award of Distinction d’Ars Electronica à Linz en Autriche en 1999. Ses œuvres font partie des grandes collections dont celles du ZKM|Karlsruhe et ont fait l’objet d’une centaine d’exposition à travers le monde, notamment au Museum of Modern Art à New York. Il est directeur de la recherche à la Société des arts technologiques (SAT), professeur honoraire à l’Université de Montréal et membre de l’Académie royale des arts du Canada. Luc Courchesne est représenté par la galerie Pierre-François Ouellette Art Contemporain. courchel.net

Jacques Doyon est rédacteur en chef et directeur de la revue Ciel variable depuis 2000.

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