Omer Fast, En couverture continue – Blake Fitzpatrick

Omer Fast, Five Thousand Feet is the Best, 2011, digital video / vidéo numérique, 30 min, co-commissioned by / co-commissarié par The Model in Sligo, Dublin Contemporary, the Hermes Foundation and / et the Kadist Foundation, collection National Gallery of Canada / Musée des beaux-arts du Canada

Omer Fast, Five Thousand Feet is the Best, 2011, digital video / vidéo numérique, 30 min, co-commissioned by / co-commissarié par The Model in Sligo, Dublin Contemporary, the Hermes Foundation and / et the Kadist Foundation, collection National Gallery of Canada / Musée des beaux-arts du Canada

Omer Fast n’est pas un documentariste, mais sa récente exposition individuelle à la galerie d’art contemporain The Power Plant mettait en lumière les stratégies d’un artiste dont le travail, selon la formule de Jeff Wall, est « proche du documentaire » (near documentary).1 L’exposition couvrait la dernière décennie et faisait référence à des lieux qui ont fait l’objet de conflits mondiaux récents, avec trois installations vidéo citant les conventions documentaires ou journalistiques, pour mieux subvertir l’authenticité implicite et l’autorité inhérentes à ces formes – par des narrations en boucle, des répétitions déstabilisantes et les déclarations drôlement figées de ce qu’a été la « couverture continue » du fil de nouvelles sur le câble.

CNN Concatenated (2002), une oeuvre produite à la suite des évènements du 11 septembre 2011, est la plus ancienne de cette exposition, et celle où l’intervention de Fast est la plus explicite. À l’aide d’une transcription de journaux télévisés d’environ dix mille mots, Fast a prélevé dans les clips des présentateurs de CNN des fragments composés d’un seul mot. En tant qu’artiste, Fast sait que la forme peut fonctionner séparément du fond, et que la signification des actualités peut se trouver radicalement modifiée si leur contenu est détaché du bulletin. En interrompant le flot télévisuel et en composant de nouvelles phrases au moyen de mots séparés, Fast fait réfléchir les spectateurs sur le pouvoir des médias censés dire la vérité. À cet égard, il est intéressant d’examiner le langage des bulletins d’actualités, en particulier le rôle des présentateurs. Ceux-ci « présentent » l’information avec objectivité et sont donc perçus comme des références en matière de véracité, devenant ainsi des figures d’autorité. Le projet de Fast détache les mots de cette source de référence, afin de subvertir l’authenticité et l’autorité du texte officiel, et de son agent. Dans la phraséologie mot à mot des actualités, des voix parallèles émergent au sein du texte, reformulant les évènements extérieurs en un monologue intérieur de pensées dissociées. À qui s’adressent ces voix, et comment la voix factuelle des informations se retrouve-t-elle transposée dans une combinaison de plaisanteries, d’accusations et d’angoisses post-11 septembre ? La voix lisant le texte fait par exemple une déclaration qui pourrait être une stratégie méthodologique pour l’art contemporain en général, ou une confession autoréflexive de Fast en particulier : « Il-est-tellement-difficile-de-croire-en-quelque-chose-sans-chercher-son-potentiel-déstabilisateur. » Autant CNN Concatenated est une oeuvre qui joue sur les mots, autant elle joue sur l’espace entre les mots et sur les pauses dans l’élocution, créant un effet d’anticipation. Or les esprits étaient évidemment enclins à des anticipations angoissées après le 11 septembre. À travers des images reconnaissables du désastre qui se succèdent sur l’écran, le discours saccadé et les pauses inquiétantes d’une narration réorganisée, Fast suscite chez le spectateur un sentiment d’anxiété en écho à cette époque troublée.

[Suite de l’article dans la version imprimée et numérique du magazine.]

Blake Fitzpatrick est professeur et directeur du programme de baccalauréat en Documentary Media (dans le cadre de la maîtrise en beaux-arts) à Ryerson University. Ses pistes de recherche comprennent la représentation photographique de l’ère nucléaire, les réponses visuelles au militarisme contemporain et les paysages dévastés dans la photographie contemporaine. Ses écrits et son oeuvre visuelle ont parus dans les revues Public, Topia, History of Photography, Fuse Magazine, Geist et Ciel variable.

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