[2 avril 2026]
Briser la glace
Manif d’art 12 — La biennale de Québec
28.02.2026 — 19.04.2026
Par Jean-Michel Quirion
Depuis 2002, la Manif d’art — La biennale de Québec s’impose comme l’une des destinations incontournables de l’art actuel. Pour sa douzième édition, sous le commissariat de l’auteur, historien de l’art et artiste multidisciplinaire Didier Morelli, la trajectoire de la manifestation se poursuit de manière encore plus engagée et située. Sous le thème Briser la glace, elle invite à parcourir l’hiver comme une saison cyclique à (re)vivre, en suivant les transformations de l’eau — de la fissure à la dérive, jusqu’à sa mise en circulation. Répartie en quarante lieux, cette puissante harmonie commissariale soulève des enjeux géographiques et politiques propres à une multitude de territoires, tout en proposant une écologie d’images dans lesquelles émergent des tensions identitaires, historiques et climatiques. La soixantaine d’artistes conviée par Morelli participe ainsi à une symphonie d’œuvres qui déjoue l’air du temps.
Lorsque l’hiver se retire peu à peu pour laisser place aux promesses du printemps, le givre cesse de calligraphier les paysages de ses cristaux. La pluie s’écoule, les ruisseaux, rivières et lacs montent et déversent l’eau sur les rives. Les interstices formés par le passage de l’état solide à l’état liquide deviennent des lieux d’immersion, de transmission, d’affirmation et de guérison, ceux-là mêmes qui se retrouvent dans les œuvres de la Manif. Les projets commentés ici invitent à percevoir, à travers les pratiques de l’image, les pourtours (in)explorés de territoires, de temporalités et de corps d’eau.
Le commissaire convoque explicitement la figure centenaire de Françoise Sullivan. La documentation photographique de ses interventions performatives — Danse dans la neige (1948) et Promenade parmi les raffineries de pétrole (1973), dans lesquelles l’artiste transforme la neige par le mouvement de son corps — a inspiré la thématique de la biennale. Les traces au sol — dansées ou marchées — attestent des marques corporelles reliant territoires cicatrisés, maux environnementaux et temporalités disloquées. Présentées en diptyque, ces images fondatrices agissent comme une matrice conceptuelle : l’hiver n’est pas un décor, mais une saison parcourue et vécue.
Ce passage de la neige à ses formes dérivées irrigue les autres œuvres présentées à l’Espace Quatre Cents, où l’image photographique et vidéographique devient un médium privilégié de revendication et de déplacement. Dans son film A Story of Elusive Snow (2013), Minha Park interroge l’imaginaire entourant le « White Christmas » tel que popularisé par Bing Crosby comme produit d’exportation emballé par Hollywood depuis les années 1940. L’artiste coréenne se met en scène comme une figure distanciée, étrangère, presque en porte-à-faux, poursuivie par ses réminiscences des hivers séouliens. Sous le ciel californien, elle filme des flocons synthétiques, de la glace en plastique et des tempêtes soufflées à la machine. La saison des frimas y devient un décor fac-similé où la neige, réduite à une pellicule, est traversée de fissures.
Dans cette lignée référentielle au septième art, Joyce Joumaa propose Near Far (2026), où l’imaginaire de Titanic — notamment avec la chanson My Heart Will Go On, interprétée par Céline Dion — entre en résonance avec un moment marquant de l’histoire québécoise : le référendum sur la souveraineté de 1995. S’inspirant de la scène finale du film, dans laquelle les protagonistes affrontent différemment le froid, Joumaa juxtapose cette image de séparation à des archives de l’Office national du film du Canada consacrées au référendum. L’eau glacée devient ici un seuil, une frontière de désunion et de recomposition des appartenances. Déployée sous la forme d’un dispositif attractif — immense écran, haut-parleurs puissants et micros ouverts —, l’œuvre engage directement les publics dans une expérience immersive. Le karaoké à l’eau de rose qui prend forme superpose références populaires et débats identitaires en réactualisant, sans révéler les intentions de l’artiste, les tensions culturelles et politiques qui traversent le présent.
Loin de la clameur collective de l’œuvre « titanesque » de Joumaa, Jessie Kleemann propose avec ILULIAQ (2024) une installation cinétique où l’image prend du volume. Dans une présence plus silencieuse, mais tout aussi révélatrice, une masse de glace imprimée de plus de six mètres semble respirer, animée d’un souffle irrégulier. L’« iluliaq » — iceberg en groenlandais — s’inspire et s’expire dans une lente oscillation qui évoque la dérive glaciaire. Cette temporalité étirée entre en tension avec celle, accélérée, de la fonte, de la montée des eaux et de l’érosion des littoraux. Le glacier devient ainsi un indicateur des bouleversements climatiques, tout en portant des récits nordiques ancrés dans des réalités autochtones, où la transformation des milieux a un impact majeur sur les luttes territoriales.
En quittant l’Espace Quatre Cents, l’eau cesse d’être glace pour devenir une ressource disputée, revendiquée et redirigée. Présentée à VU, l’exposition de Carolina Caycedo déplace les regards vers le sud, sur des cartographies photographiques. Avec son projet au long cours Be Dammed (2012-), l’artiste montre d’un point de vue en plongée, les effets des mégabarrages sur les communautés d’Amérique du Sud, révélant des hydropaysages balisés par l’extraction, les conflits et des formes de subsistance. Ces images rendent perceptibles les conséquences concrètes des politiques de dépossession sur les milieux et les vies. Cette réflexion se prolonge dans la vidéo Fuel to Fire (2023), où un rituel de pagamento — acte de restitution issu de savoirs ancestraux autochtones — est activé au cœur du Páramo de Santurbán, en Colombie. Caycedo donne à discerner un rapport à l’eau basé sur le soin, le renoncement et la réciprocité, traçant une écologie réparatrice face aux logiques d’exploitation. En écho aux gestes de restitution de Caycedo, le corpus Building, destroying, and rebuilding cob columns as high as our bodies (2023-) d’Anouk Verviers, montrée à la Galerie des arts visuels de l’Université Laval, mobilise l’eau comme agent de soin et de persistance, inscrivant des corps féminins dans des cycles de guérison.
Dans l’espace public, à même la fenestration de La Charpente des Fauves, Terraforma (2026) de Sabrina Ratté radicalise la perspective de Caycedo en (ré)imaginant des panoramas spéculatifs où l’eau semble universellement disparue. Par le biais de simulations numériques générées à partir de données satellite, extraites du Brésil, de la Chine et de la Suède, l’œuvre expose des topographies hybrides troublant nos repères géo-temporels. L’absence de l’eau et des êtres humains laisse place à un sol asséché, creusé et vidé, ponctué d’illusions glaciales. Par moments, des reflets sur des surfaces lacustres surgissent, comme des apparitions d’une eau devenue spectrale.
Face à cette disparition, certaines pratiques réinvestissent l’eau comme lieu d’émancipation et de commémoration. À la Maison de la littérature, par exemple, le duo de Vanessa Bell et Vicky Sabourin, en symbiose créative pendant deux ans, fait du fleuve Saint-Laurent un corps d’eau, un espace où immerger leurs imaginaires. L’installation La Faille (2026) — combinaison de textes, d’archives, d’œuvres photographiques et vidéographiques — trouve un contrepoint dans des objets façonnés, constitués de céramiques et de reliques diverses, instaurant un équilibre entre images et matières, absence et traces. Sur la captation vertigineuse d’une falaise réalisée par Sabourin, Bell inscrit des centaines de mots, déposant leurs échanges comme un sédiment. La baignade hivernale de cette dernière s’affirme en écriture et en vidéo, comme un acte de présence et de persistance, où la vulnérabilité devient une force au contact de l’eau.
Aux sons du tempo des gouttes du dégel, la visite de la Manif s’impose. Avec Briser la glace, Morelli déplace l’imaginaire hivernal afin d’éviter l’écueil d’un exposé essentiellement nordique et ouvre la réflexion vers une écologie élargie de nos rapports à l’eau. La glace, une fois brisée, circule et se dissout. Matière vivante, elle rejoint les cours d’eau, les océans et, par extension, des géographies éloignées, d’un hémisphère à l’autre du globe. Ce glissement permet d’intégrer des artistes dont les pratiques s’ancrent moins dans l’expérience de l’hiver que dans des rapports physiques et écogéohistoricosociopolitiques à cette source vitale qu’est l’eau.
Travailleur culturel depuis plus d’une décennie et aujourd’hui à la codirection de Vie des arts, Jean-Michel Quirion cumule les expériences de gestion dans les centres d’artistes autogérés. En tant qu’auteur, il contribue régulièrement à des revues spécialisées comme Ciel variable, ESPACE art actuel et Esse arts + opinions. À titre de commissaire, il a organisé plusieurs expositions ici et ailleurs, passant par Montréal jusqu’à Berlin, en Allemagne.













