[14 octobre 2026]
Des mondes à relire
Les 57ᵉ Rencontres d’Arles
06.07.2026 — 04.10.2026
Par Carol Payne
La 57ᵉ édition des Rencontres de la photographie, festival français par excellence de la discipline, s’est déployée dans toute la ville d’Arles, dans le sud du pays. De la Croisière au Parc des Ateliers, les expositions abondaient dans le centre historique, s’étendant même jusqu’à un supermarché Monoprix local et au-delà, quadrillant l’espace habité.
Intitulée « Des mondes à relire », l’itération 2026 des Rencontres a proposé une nouvelle géographie culturelle de la photographie. Les organisateurs la définissaient comme une série de récits photographiques de régions variées, mais principalement d’Afrique et de Méditerranée. Christoph Wiesner, directeur de l’événement, évoquait le concept de « géographies imaginaires » développé par Edward Saïd dans sa présentation de la programmation d’ensemble : « La photographie ouvre sur de possibles bifurcations. […] Une nouvelle cartographie du monde se dessine à travers l’attention portée aux circulations, aux routes, aux passages et aux lignes de fracture qui traversent les territoires. Entre l’Afrique et la Méditerranée, entre les frontières héritées et les mouvements d’émancipation désirés, les artistes réimaginent les géographies. » La portée planétaire et les métaphores cartographiques qui sous-tendent cette édition reflètent avec à-propos les perspectives décoloniales qui animaient la plupart des œuvres présentées.
Des mondes à relire était organisé selon six thèmes : « Indépendances », « Traversées », « Vies sensibles », « Relectures », « Archives incertaines » et « Émergences », avec des expositions connexes supplémentaires (à Arles et dans toute la Provence), des présentations de livres photographiques et des prix, ainsi qu’une série de conférences et d’ateliers. La photographie contemporaine était mise en valeur, notamment grâce à la vitrine qu’offrent traditionnellement les Rencontres aux nouveaux photographes (principalement avec son volet « Émergences »). Des mondes à relire étendait également son rayonnement à l’espace temporel pour intégrer la photographie historique (en particulier sous les thèmes « Relectures » et « Indépendances ») et un second regard sur le travail de photographes importants (Stan Douglas, William Klein, Marie-Claude Deffarge et Gordian Troeller, Ming Smith, Martine Barrat, Edward Steichen et d’autres). Mais, en cette période actuelle de tensions mondiales exacerbées, nombre des rétrospectives présentées abordaient aussi le sujet de cette atmosphère planétaire acrimonieuse et du désir de repenser un monde plus humain. L’éventail et le nombre impressionnant d’expositions, où figuraient des dizaines de photographes et auxquelles contribuaient plus d’une vingtaine de commissaires, ont fait de l’événement un régal pour les festivaliers. Traiter en profondeur de toutes ces productions est hors de portée d’un article critique ; j’ai donc choisi de revenir sur quelques-unes.
L’essentiel de cette édition portait sur le travail photographique souvent négligé dans les récits occidentaux et les grands rendez-vous de la discipline. Ceci était on ne peut plus flagrant dans les six expositions regroupées sous le thème « Indépendances », qui incluait les deux brièvement commentées ci-après et celles de Sammy Baloji, Katia Kameli, Thato Toeba et Ayana V. Jackson. Ghana ! Rêver l’indépendance, 1957–1976, organisée par Damarice Amao, était une proposition dynamique quant au rôle joué par la photographie lors de l’indépendance du Ghana et dans les vingt ans suivants. Amao conjuguait œuvres d’art et multiples publications illustrées de photos avec des informations historiques ; c’est le Palais de l’Archevêché qui accueillait l’exposition avec toute la solennité de circonstance. Paul Kodjo. Photoromance, montée par Amandine Nana à la Croisière, est la première exposition individuelle d’envergure consacrée au photographe et réalisateur ivoirien en France. Reflet de l’accent mis par le festival sur le récit, elle proposait des romans-photos avant-gardistes réalisés par Kodjo, nombre ayant pour cadre Abidjan, transformant le petit espace d’exposition en maquettes immersives en trois dimensions racontant des histoires de drames intimes et de liens personnels.
Les artistes Lee Shulman et Omar Victor Diop se plongent dans les archives pour « réimaginer les géographies » dans l’exposition Being There, satire grinçante sur l’hégémonie blanche en Occident durant l’époque de la Guerre froide. Présentée sous le thème « Archives incertaines », Being There est une composante de The Anonymous Project démarré par Shulman en 2017 pour préserver les diapositives en couleur prises par des amateurs au milieu du siècle dernier afin d’en faire le matériel d’œuvres diverses. Ici, les interventions de Shulman sont menées de pair avec l’artiste franco-sénégalais bien connu Omar Victor Diop. Les deux interviennent sur une série d’instantanés en couleur des années 1950 et 1960 qui sont, ironiquement, très monochromes culturellement parlant : la plupart célèbrent des moments de la vie d’Occidentaux blancs de la classe moyenne. En insérant harmonieusement Diop, seul personnage noir, dans chaque image agrandie (un tour de force de montage visuel), les artistes révèlent l’uniformité raciale des photographies d’origine et les absences culturelles criantes sous-jacentes à un système hégémonique. C’est une critique acerbe agrémentée d’humour, rappelant l’excellent film d’horreur comique Get Out, de Jordan Peele (2017).
L’une des expositions d’envergure s’intitulait Modèle animal. 200 ans de photographie, à La Mécanique générale. Organisée par Nathalie Herschdorfer avec Vincent Lavoie (de l’UQAM) comme conseiller scientifique, Modèle animal suivait thématiquement le parcours de la photographie dans ses rencontres avec l’univers animalier. Je peux imaginer les visiteurs dédaigner la proposition, comme si ce n’était qu’un compte Instagram d’adorables bêtes, et s’interrogeant quant à son rapport avec les « géographies réimaginées », mais ce serait une erreur d’ignorer ce projet muséologique. Modèle animal dressait un portrait historique tout aussi convaincant que polyvalent des relations humains-animaux. Structurée par thèmes autour de l’idée de regard photographique (anatomique, performatif, affectif, fasciné, éthique, plastique, viral) qui saisit les sujets et interagit avec eux, Modèle animal regroupait des centaines d’images variées allant des débuts de la discipline à sa pratique contemporaine. L’exposition présentait en majeure partie le travail de photographes respectés, des prévisibles (William Wegman, Eadweard Muybridge, Jacques-Henri Lartigue) aux plus surprenants (Louis Daguerre, Émile Zola, Roni Horn, Sebastião Salgado, Taryn Simon). Et si l’on y trouvait des œuvres emblématiques (l’immortel Chien errant de Daido Moriyama), elle embrassait toute la palette de la chronologie photographique pour intégrer des images peu connues liées à la biologie, l’histoire naturelle, les médias de masse (avec une collection remarquable de couvertures d’albums représentant des animaux de compagnie de musiciens) et la culture en ligne. Fondamentalement, elle illustrait comment notre relation aux animaux reflète les valeurs et faiblesses humaines. Elle se terminait avec une citation de Jacques Derrida (2006) qui résume bien l’expérience : « Ce regard dit “animal” me donne à voir la limite abyssale de l’humain ».
L’édition 2026 des Rencontres de la photographie réimaginait les géographies passées et présentes, humaines et animales, pour explorer le potentiel et la « limite de l’humain » en ces temps de tension mondiale. Traduit par Frédéric Dupuy
Carol Payne est professeur d’histoire de l’art à l’Université Carleton. Son dernier ouvrage s’intitule The Hunter, the Crown, and the Cameras: Joseph Idlout and the Image of Sangussaqtauliqtilluta (McGill-Queen’s University Press, octobre 2026).















