Anne-Marie Proulx, Le jardin d’après – Louis Perreault

[23 novembre 2021]

Par Louis Perreault

Sur l’asphalte noir s’allongent les rayons d’une lumière dure ayant percé le feuillage d’un frêne blanc. Plus loin, le pavé uni, vieilli par quelques centaines d’années de passages à pied, en voiture ou à cheval, laisse deviner une vieille ville d’Amérique qui ne sera pas nommée. La glace, la neige, mais surtout la vigne de rivage et les autres espèces envahissantes prolifèrent, s’affranchissant de toute forme de contrôle et ne répondant qu’à leurs propres impératifs conquérants. Elles sont les symboles d’une vie qui n’est jamais muselée et toujours en perpétuel mouvement. Au cœur de ces espaces, marche lentement une femme qui reconnaît dans la brique et l’asclépiade d’aujourd’hui les jours d’autrefois.

« Plonger » est le verbe qui semble le mieux convenir à l’expérience de lecture que propose Anne-Marie Proulx dans Le jardin d’après1. Les images qui s’y trouvent, tout comme les textes numérisés qui parsèment le parcours de lecture, forcent à entrer dans l’histoire et la mémoire des lieux, où s’entremêlent la littérature et l’imagination. D’une page à l’autre, semble-t-il, la surface disparaît au-dessus de nos têtes et le silence nous gagne comme à celui ou celle qui plonge littéralement dans les profondeurs aquatiques.

Il y a d’abord la ville, que l’on découvre par détails. Les plantes s’immiscent dans chaque recoin, construisant un grand jardin urbain constitué d’une flore sauvage laissée à elle-même. Puis, insérées dans la suite des photographies, des bribes de texte apparaissent sur les images de pages blanches numérisées, où l’artiste a sciemment effacé tout le contexte textuel environnant. N’en restent que des affirmations et des questions formulées au « Je », qui donnent au récit une dimension très intime et personnelle. Le titre l’aura déjà suggéré, ces phrases sont liées au livre d’Anne Hébert, Le premier jardin. Une liste de référence placée à la fin du livre nous apprend que ce sont des extraits de diverses pièces de théâtre, qu’un lecteur connaissant Le premier jardin reconnaîtra comme étant les références évoquées par son personnage principal, Flora Fontanges. Anne-Marie Proulx, dans un enchâssement de références qui fait de chaque détail du livre une réflexion sur ce qui précède les êtres et les choses, compose une œuvre qui se déchiffre et se découvre dans des détails scintillants de mystère.

Au centre du livre, Proulx nous offre un extrait de cinq pages de l’œuvre d’Hébert. Ce passage éclaire soudainement la proposition plutôt atmosphérique du livre. On y découvre Flora Fontanges, se faisant raconter l’histoire du premier jardin de la ville, celui que cultiva Marie Rollet, première femme européenne à s’installer avec son mari Louis Hébert en tant que colons en Nouvelle-France. Après s’être fait dire que « toute l’histoire du monde s’est mise à recommencer à cause d’un homme et d’une femme plantés en terre nouvelle », un autre personnage du roman, Céleste, viendra leur rappeler que ce premier jardin, sur lequel se déverse leur rêverie, fut plutôt érigé sur les terres des Premières nations. Ainsi la genèse d’une histoire n’en est toujours que plus profonde, complexe et habitée par l’expérience de ceux et celles que nous ne connaissons pas. L’œuvre d’Anne-Marie Proulx, en empruntant ce roman aux multiples couches de références qu’est Le premier jardin, poursuit la recherche et amène le lecteur toujours plus profondément dans les possibilités d’une lecture de l’histoire. L’artiste réussit avec sensibilité à nous plonger dans une fiction poétique, façonnée par les souvenirs et construite sur le sol instable de la mémoire. Une œuvre riche pour laquelle la forme du livre n’en renforce que davantage l’expérience intimiste et subliminale.

1. Éditions Loco, Paris, 2021, 192 p. 14×20,5 cm, reliure allemande sous jaquette, extraits de Premier jardin d’Anne Hébert et répliques de théâtre. www.editionsloco.com/Le-jardin-d-apres