Linda Rutenberg, The Garden at Night | The Untamed Garden – Christian Roy

[16 novembre 2018 — Contenu web exclusif]

The Garden at Night
Espace Lafontaine, au parc Lafontaine
du 28 mars au 29 avril 2018

The Untamed Garden
Galerie Métèque, NDG
du 31 mai au 13 juin 2018

Par Christian Roy

Le motif floral, si présent dans toute l’histoire de l’art, a-t-il encore sa place en art actuel ? Il aura du moins fait l’objet de quelques expositions de la belle saison à Montréal, dont l’une d’elles faisait appel à des artistes de différents médiums1. Mais il sera abordé ici par le biais de deux autres expositions offrant au public local une vue d’ensemble du corpus floral de la photographe Linda Rutenberg. Connue notamment pour ses scènes urbaines d’Amérique, celle-ci se tourna en 2006 vers un projet inusité dont sortirent trois livres et plusieurs expositions, consistant à explorer de nuit (assistée de son défunt mari Roger Leeon pour l’éclairage) certains des plus beaux jardins botaniques du monde, dont celui de Montréal.2

À partir de 2011, Rutenberg investit un autre terrain familier à contretemps, soit la Gaspésie en plein hiver, à l’affût d’objets de couleurs vives émergeant mystérieusement de la neige en pleine lumière, isolés dans des paysages déserts.3 Ce faisant, la photographe poursuivait à l’envers la démarche qui l’avait guidée dans des jardins fermés, où seules les fleurs étaient artificiellement éclairées au milieu de l’obscurité. Ce projet à long terme incarnait pour elle l’essence de la photographie, puisqu’il commençait dans le noir pour y faire place à une apparition lumineuse —soulignée en couleur par celles des fleurs. L’espace ténébreux du jardin clos devenait la camera obscura comme écrin d’un objet cueilli dans un contexte et posé dans un autre afin de l’y mettre en valeur, comme une fleur dans un vase. Dans les deux cas, l’œil s’attarde aux qualités formelles saisissantes d’objets trouvés au milieu d’un environnement jeté dans l’ombre pour les mettre en lumière. Mais le jardin n’est-il pas déjà le cadre artificiel d’une telle mise en scène d’objets fascinants et donc photogéniques, faits pour ce spectacle? La fleur n’est d’ailleurs qu’un truc publicitaire de la nature, punctum de couleur perçant l’indifférente « grisaille » de la verdure pour capter l’attention des insectes à des fins sexuelles qu’ils ignorent, comme elle-même ignore l’effet esthétique étonnant que des couleurs rehaussées à l’intention d’arthropodes peuvent avoir par surcroît sur l’anthropoïde, incitant l’homo sapiens à le cultiver pour lui-même en variétés de jardin.

N’empêche que c’est moins des néons dans la nuit qu’évoquent ici les fleurs du jardin que d’exotiques créatures des fonds marins, surgies un moment sous un faisceau de lumière d’un sombre abîme où leurs vifs coloris et leurs formes baroques n’ont guère de sens apparent, outre cette qualité d’apparition fugace au regard des humains. Celui-ci n’est plus superficiel une fois plongé dans un tout autre élément que celui familier des vues pittoresques —espace acoustique d’une sorte de milieu aquatique où résonne ce qui émerge de l’épais silence ambiant. La fleur chatoyante et la feuille translucide y brillent comme la pointe d’un monde englouti de végétation luxuriante, dont on devine obscurément la sourde palpitation à cette synecdoque non seulement visuelle, mais tactile. Car la qualité du rendu, la subtilité des dégradés, font ressortir les textures pulpeuses, la gestuelle déliée de formes extravagantes et suggestives, qui nous introduisent dans la troublante intimité d’une luisante chair certes non humaine, mais dont la vibration alanguie s’insinue dans notre sensorium animal par consonance subliminale. De même, une sorte de hiératisme spontané, étrangement familier, dévoile ses infimes monuments dans les formes géométriques d’organes privés de leur fonction au creux de fleurs dépouillées de leurs pétales.

Une dépense gratuite prodigue ici les figures de la vie dans l’abîme cosmique de la nuit, se révélant dans le déchet de leur chute vers l’évanescence. Tel était le « langage des fleurs » désublimé qu’en 1929 Georges Bataille crut discerner dans le non-dit des gros plans sur fond sombre ou gris des portraits de plantes de Karl Blossfeldt. On rapprocha aussi à l’époque ces photographies d’un réalisme magique des Histoires naturelles du surréaliste Max Ernst, collages et frottages brouillant les cartes entre forme humaine et autres phénomènes. Rutenberg semble suivre à sa manière cette pente poétique de la décomposition et du brassement des structures organiques en revenant sur ce terrain préalablement défriché pour Le Jardin Sauvage, nouveau corpus dont on put goûter les premiers fruits à la Galerie Métèque, à côté de ses jardins publics hauts en couleur. Il s’en distingue par le noir-et-blanc assumé, parfois jusqu’à l’inversion en éclatant négatif de l’élément nocturne, dont se détachent des formes livides, hérissées d’épines et de poils, tendues et fendues sous la pression des forces de vie et de mort confondues à même des chairs boursouflées et des tourbillons de lamelles. Linda Rutenberg s’y montre prête à sauter à pieds joints dans la matière végétale d’un érotisme polymorphe qui trouve dans la nuit son jardin secret.

1 Coetus Floreus (Lorna Bauer, Michelle Bui, Andréanne Godin, Gillian King, Kris Knight, Zachari Logan, Laurence Pilon), à la Galerie Nicolas Robert dans le Vieux-Port du 7 juillet au 25 août 2018.
2 Linda Rutenberg, The Garden at Night. San Francisco : Chronicle Books, 2008; Après minuit. Burlington, VT : Verve, 2009; The English Garden at Night. Londres : Thames & Hudson, 2010.
3 Linda Rutenberg, La Gaspésie : Au bord de l’infini, Montréal : Del Busso, 2014. Voir Bernard Lévy, « Linda Rutenberg. Des images découpées au scalpel », Vie des Arts, n° 234, printemps 2014, pp. 58-61.

Christian Roy, historien de la culture (Ph. D. McGill, 1993), traducteur, critique d’art et de cinéma, est l’auteur de Traditional Festivals: A Multicultural Encyclopedia (ABC-Clio, 2005), ainsi que de nombreux articles scientifiques. Collaborateur régulier des magazines Vice Versa (viceversaonline.ca) et Vie des Arts, il a aussi publié dans Ciel variable, Esse et ETC. Il est membre du conseil d’administration de l’Espace Cercle Carré dans le Vieux-Montréal.