Biennale de Venise – Érika Nimis

[9 juillet 2026]

In Minor Keys
La 61. Esposizione Internazionale d’Arte della Biennale di Venezia
9.05.2026 — 22.11.2026

Par Érika Nimis

Loin des polémiques qui ont entouré l’ouverture de la 61ᵉ édition de la Biennale de Venise — notamment la démission du jury international dans un contexte géopolitique extrêmement tendu — attardons-nous sur l’exposition internationale In Minor Keys, imaginée en amont par Koyo Kouoh (1967–2025).

En confiant le commissariat à un collectif formé de Gabe Beckhurst Feijoo, Marie Hélène Pereira, Rasha Salti, Siddhartha Mitter et Rory Tsapayi, la Biennale a souhaité rendre hommage à Koyo Kouoh, emportée par un cancer un an avant l’inauguration de la manifestation, et souligner ainsi les profonds liens intellectuels et humains qu’elle a tissés durant toute sa vie professionnelle.

Fondatrice du centre d’art Raw Material Company à Dakar en 2011 et directrice du Zeitz Museum of Contemporary Art Africa au Cap à partir de 2019, elle était reconnue comme l’une des commissaires les plus influentes de sa génération. Nourrie par les pensées décoloniales, sa démarche visait à créer des espaces de dialogue capables de relier les expériences, les géographies et les imaginaires, ce que l’on retrouve dans les deux sites de la Biennale, les Giardini et l’Arsenale.

Exposition dense, sans réelle colonne vertébrale, mais aussi d’une incroyable richesse, In Minor Keys rassemble 111 artistes et collectifs, ainsi que des fondations telles que la Guest Artists Space. La « famille » de Kouoh comprend des figures incontournables telles que Kader Attia ou Alfredo Jaar 1 (pour qui c’est la cinquième participation depuis 1986) et des artistes dont c’est la « première fois ». Les commissaires ont privilégié une approche sensible du réel, fondée sur l’écoute, l’émotion et l’expérience sensorielle plutôt que sur une lecture strictement documentaire des crises contemporaines.

  • Cauleen Smith, The Wanda Coleman Songbook, 2024, vidéo à quatre canaux, disque vinyle, parfum, console, livres, tapis, sieges / four channel video, vinyl EP, scent, console, books, carpets, seating, photo : Marco Zorzanello
     

Mémoire, spiritualité, savoirs vernaculaires, héritages coloniaux, relations au vivant et formes de résistance collective traversent un parcours conçu comme une partition polyphonique. Inspirée par les rythmes du jazz, la poésie et les cultures afro-diasporiques, l’exposition se déploie en une succession de « sanctuaires », où l’art devient un espace de réparation, de relation et de transformation. À l’Arsenale, où je me suis attardée plus longuement, le public est accueilli par les vers de Refaat Alareer 1, écrits quelques semaines avant que le poète palestinien et sa famille ne soient tués par une frappe israélienne en 2023. 

Cauleen Smith, avec The Wanda Coleman Songbook (2024), signe une installation immersive consacrée à l’œuvre et en souvenir de la poète Wanda Coleman qui compose un portrait sensible de Los Angeles, révélant à la fois la beauté de la ville, ses mythologies et ses fractures sociales. Vidéos, musique, silhouettes projetées et fragrances – une tentative de cette biennale qui se veut multisensorielle – s’unissent pour engager autant le corps que l’imaginaire des visiteurs.

  • Eustáquio Neves, Arturos, 1993–1995, sept photographies, technoques mixgtes / seven photographic prints, mixed technique, photo : Marco Zorzanello

Dans un registre différent, mais tout aussi immersif, associant une projection sur écran double face à des éléments sculpturaux et olfactifs, l’installation de Manuel Mathieu, dissimulée derrière d’épais rideaux, se construit autour de Pendulum. Avec ce premier court-métrage qui lui a valu un prix au Festival international du film sur l’art en 2023, l’artiste s’interroge sur ce qui advient après l’émancipation : comment habiter la liberté conquise, que préserver et quels futurs imaginer.

La photographie, médium auquel Koyo Kouoh est demeurée profondément attachée, occupe une place importante dans cette édition. Tantôt discrète, tantôt monumentale, elle traverse l’exposition sous des formes multiples.

L’artiste brésilien Eustáquio Neves présente ainsi un ensemble d’œuvres qui pointe les fractures historiques et sociales de la présence afro-descendante au Brésil. La série Arturos (1993–1995), consacrée à une communauté noire séculaire du Minas Gerais, associe documentation, mémoire collective et expérimentations réalisées en chambre noire. À travers ses images palimpsestes à la texture très travaillée, Neves explore les questions d’identité, de transmission et de résistance.

  • Carrie Schneider, First Living Woman, 2026, photographie à tirage unique, acier, rares aimants de terre single unique chromogenic photograph made in camera, steel, rare earth magnets, photo : Marco Zorzanello

Dans un tout autre genre, avec First Living Woman (2026), Carrie Schneider propose une installation photographique monumentale construite à partir d’un fragment de huit secondes du film La Jetée (1962) de Chris Marker. Réalisée sur un rouleau de papier photographique long d’un kilomètre, l’œuvre revisite image après image le visage de l’actrice Hélène Châtelain. Ce geste patient transforme un instant fugace du cinéma en une méditation sur le temps et la persistance des images. Schneider interroge ainsi notre rapport aux archives et à la prolifération visuelle qui caractérise le monde contemporain.

Les questions de commémoration et de transmission sont également au cœur de Retiro (2015–2019) de Natalia Lassalle-Morillo. Réalisés en collaboration avec sa mère, Gloria Morillo, ce film à trois canaux et l’installation qui mêle l’écriture aux images prennent la forme d’un dialogue intime où les souvenirs familiaux sont rejoués, réinterprétés et parfois contredits. Ancrée dans le contexte de Porto Rico, l’œuvre explore le deuil, la transmission intergénérationnelle et la fragilité des traces du passé. Le dispositif de projection fragmenté traduit visuellement cette instabilité des récits et des souvenirs.

Les archives apparaissent également comme un outil de résistance chez Guadalupe Rosales. À partir de photographies, de tracts annonçant des soirées et d’images issues de ses projets numériques, l’artiste a construit une histoire commune aux collectivités latinas de Los Angeles des années 1990. Son installation immersive comportant plusieurs œuvres (2022–2026) transforme ces documents en fragments de souvenirs, tout en proposant une contre-histoire face aux représentations dominantes des diasporas latino-américaines.

  • Raed Yassin, de la série / from de series Warhol of Arabia, 2016–2018, medias mixtes sur photographie / mixed media on photography, photo: Andrea Avezzù

Les archives occupent aussi une place centrale dans le travail de Raed Yassin. Depuis plus de vingt ans, l’artiste libanais explore les zones de friction entre histoire et fiction en s’appuyant sur des matériaux issus du cinéma égyptien, de la radio libanaise et de la culture populaire panarabe. Dans Warhol of Arabia (2016–2018), il imagine une visite fictive d’Andy Warhol au Moyen-Orient dans les années 1970. À partir d’archives authentiques, il construit une narration alternative où l’histoire de l’art occidentale se mêle aux récits populaires arabes. Cette stratégie de réécriture se prolonge dans Haute couture (2018), œuvre plus personnelle inspirée de l’histoire de son père, créateur de mode assassiné durant la guerre civile libanaise. En brodant littéralement les photographies familiales et des images issues de magazines populaires, Yassin réanime et magnifie poétiquement ces images d’archives.

Il faut lever la tête pour admirer les grands tirages noir et blanc d’Akinbode Akinbiyi, qui offrent une cartographie sensible de la ville contemporaine. Depuis plusieurs décennies, l’artiste développe une pratique fondée sur la marche et l’observation attentive des espaces urbains, notamment en Afrique et en Europe. Réalisées au moyen format tout au long de sa carrière, que ce soit à Dakar, Bamako ou dans d’autres métropoles comme Berlin où il est basé depuis 1991, ses images privilégient les détails, les circulations et les présences anonymes. Dans l’esprit même de la thématique de la Biennale, elles invitent à ralentir et à prêter attention à tous les détails qui façonnent nos manières d’habiter le monde.

In Minor Keys apparaît comme une exposition foisonnante, attentive aux pratiques et esthétiques engagées des Suds et de leurs diasporas. Elle se lit aussi comme le testament commissarial de Koyo Kouoh, fidèle à son attention pour les voix marginalisées, les récits longtemps relégués et les sensibilités restées hors des cadres dominants.

 

1 https://orientxxi.info/s-il-est-ecrit-que-je-dois-mourir,6951

 


Photographe, historienne et éditrice, spécialiste de l’histoire de la photographie en Afrique de l’Ouest, Érika Nimis est chercheuse affiliée au Département d’histoire de l’art de l’UQAM. En 2020, elle a entamé un projet photographique sur l’Ukraine, dont sa grand-mère paternelle est originaire.