Capture Photography Festival 2021 — Karen Henry
[Automne 2021]
Capture Photography Festival 2021
par Karen Henry
Vancouver
April 1–30, 2021
Impossible de passer en revue dans sa globalité le festival Capture, ensemble hétéroclite d’événements tenus à Vancouver sur le thème de la photographie. Je me concentrerai donc ici sur les panneaux d’art public et sur la commande principale.
Les panneaux sont d’une dimension telle qu’on ne peut les manquer dans le paysage urbain. Des œuvres d’Anique Jordan sont présentées sur Expo Boulevard le long de la baie de Northeast False Creek, sur fond austère de viaducs et de tours bétonnées. Les deux images, aux recto et verso d’un même panneau, semblent au premier regard des abstractions en noir et blanc. Mais si vous marchez ou êtes arrêtés au feu de circulation, vous distinguez les reflets et contours d’une peau noire et une mèche de cheveux étroitement enroulés. Ces images sont les plus minimalistes de la série Darkie (2018), qui associe plans d’un blanc immaculé et corps féminin noir. Les œuvres se caractérisent par les contrastes – blanc, dur, rigide/noir, organique, vulnérable – et en ce sens perturbent l’abstraction qu’elles évoquent. Jordan qualifie sa création de hantée, « habitée par ce qui ne peut être représenté ». En ce temps et en ce lieu, les panneaux accusent silencieusement une perte tout en proclamant leur présence en lien avec l’espace patriarcal de développement, l’histoire de l’art et l’impératif de Black Lives Matter.
Les panneaux les plus remarqués de Capture ont été une série de sept photographies de l’artiste vancouvérois Steven Shearer placées sur un sentier pédestre et cyclable sur l’ancienne voie ferrée du CP. Ces images ont été exposées pendant une journée et demie avant que la société d’affichage Pattison, qui avait prêté l’espace à Capture, ne les fasse enlever après des réactions outrées du public. Prises sur Internet, elles représentent des gens en train de dormir et sont liées par Shearer à un imaginaire religieux canonique et extatique, mais aussi à la « manière dont tant de moments anodins de nos vies dans la société contemporaine sont livrés à la consommation du public ». Les sujets endormis sont intrinsèquement vulnérables, ce qui a mis plusieurs personnes mal à l’aise. Ce niveau d’inconfort fait partie intégrante de l’œuvre, projetant des images privées sans aucun filtre dans l’espace public à une échelle telle qu’elles ne peuvent être ignorées. Malgré la présence sur place d’une signalisation didactique, un certain nombre de gens ont interprété ces clichés comme montrant des personnages drogués ou décédés. Ce fiasco a soulevé de nombreuses questions. Les commissaires ont-ils ou elles pris en compte la crise actuelle du fentanyl à Vancouver avant de décider de présenter ces effigies à ce moment précis ? Est-ce que des panneaux publics étaient le support approprié ? Pourquoi une entreprise de publicité décide-t-elle ce que le public peut ou ne peut pas voir ? Si l’espace pour ces affiches avait été payé, cette société se serait-elle précipitée pour les retirer ? Shearer est demeuré remarquablement et intelligemment silencieux. En réaction, Capture a réuni un impressionnant ensemble d’acteurs de l’art public de Vancouver et d’ailleurs dans le monde. Comme le groupe l’a mentionné, commissaires et producteurs se doivent d’anticiper les problématiques et de créer un espace sûr pour accueillir l’art et les spectateurs. En matière d’art public, les relations sont importantes, tout comme la compréhension du contexte et l’exploration de tous les canaux de communication pour créer un rapprochement avec les partenaires et les gens.
En revanche, le troisième projet de panneaux, tiré de la série Between Dreaming and Living (1985) de Vikky Alexander, propose trois illustrations consécutives explorant le pouvoir de séduction en publicité et semble tout à fait dans son élément à Mt. Pleasant, un quartier de centres d’artistes et de restaurants à la mode. Le quatrième projet est installé à proximité de nouvelles constructions immobilières dans la partie sud-est de la ville. Sarah Anne Johnson y a peint des feux d’artifice aux accents d’aquarelle sur le ciel d’une image de champs de glace nordiques, évoquant l’émerveillement ressenti lors de sa découverte de paysages dont la beauté est mise à mal par la réalité du réchauffement planétaire.
La commande principale du festival s’intitule al’taqiaq: it spirals, de l’artiste micmac Jordan Bennett. L’image, haute de deux étages, est située sur la façade en verre de la Dal Grauer Hydro Electric Substation, de style moderne de la moitié du XXe siècle, au centre-ville. Bennett a peint un crâne d’orignal au panache impressionnant en faisant appel aux motifs et couleurs de la vannerie traditionnelle en piquants de porc-épic chez les Micmacs (il précise que la teinte rose vif a été introduite par les colons au milieu des années 1800). Le crâne à l’allure lumineuse est élégamment photographié sur un arrière-plan de mousse et de végétation basse en Nouvelle-Écosse. Bennett a laissé le crâne sur le sol à cet endroit pendant quelques mois avant de le peindre. Le motif de piquants est adapté d’un panier conservé au Museum of Vancouver. À cause des restrictions liées aux voyages, il a été forcé de se fier à une photographie de l’œuvre. Bien que le panier soit à demeure sur les territoires traditionnels des Nations (Musqueam), Skwxwú7mesh (Squamish) et (Tsleil-Waututh), très loin des gens qui l’ont créé, Bennett l’a symboliquement ramené à ses origines en en réintégrant les ornements dans l’histoire vivante du lieu de sa réalisation. Il a, ce faisant, renouvelé la présence de l’objet à Vancouver par la photographie. Le panier lui-même peut avoir été fabriqué pour le marché touristique ; il n’en reste pas moins sorti du contexte de sa création et existe parmi des artéfacts recueillis auprès de nombreuses cultures autochtones. L’image est aussi celle d’un voyageur, un visiteur à travers l’espace numérique et le temps de l’expérience et de la mémoire culturelle.
La distinction entre touriste et visiteur est importante, le premier étant indissociable de la notion de consommation, l’autre sous-entendant une possibilité de rencontre. Bennett voit dans l’idée de visiteur une part essentielle de sa pratique, reconnaissant sa responsabilité de mettre en valeur les relations avec les gens de chaque endroit qu’il fréquente tout en affirmant sa propre identité et le pouvoir de la culture matérielle et des images comme vecteurs de sens. La relation au visiteur est documentée dans un essai approfondi de l’intellectuel Jordan Wilson, qui situe l’œuvre au cœur même de la démarche de l’artiste, dans le panier de la collection du musée, dans le travail des femmes autochtones et dans l’amplification contemporaine du savoir autochtone. À l’instar des images d’Anique Jordan, la pièce de Bennett porte en elle l’expérience permanente de la perte, mais aussi la promesse (et le défi) de tant de choses qu’il reste à dire. Traduit par Frédéric Dupuy
Karen Henry est commissaire et auteure à Vancouver, où elle travaille en art public.
Suite de l’article et autres images dans le magazine : Ciel variable 118 – EXPOSER LA PHOTO




