Paul Walde, Requiem pour un glacier — Reilley Bishop-Stall

[Automne 2021]

Paul Walde, Requiem for a Glacier
par Reilley Bishop-Stall

Montreal Museum of Fine Arts
March 10, 2021–February 27, 2022

L’oratorio en quatre mouvements Requiem pour un glacier de Paul Walde a été joué pour la première fois en juillet 2013 sur un glacier de la vallée Jumbo, en Colombie-Britannique, ou Qat’muk, nom que lui donne la Première Nation Ktunaxa, gardienne d’origine de la région. Au moment de la prestation, l’ancienne zone glaciaire était menacée directement, tant par les changements climatiques que par un projet immobilier, alors que la construction d’une station de ski (aujourd’hui annulée) avait été entérinée par le gouvernement provincial malgré l’opposition d’environnementalistes, de résidents locaux et des Ktunaxa. Inter- prété pour les glaciers par cinquante mu- siciens et en présence de trente membres de l’équipe de production, l’événement a été décrit dans la presse comme une pro- testation, un hommage et, bien sûr, une expression de tristesse. Pour un espace considéré comme sacré par les Ktunaxa, la grandeur du geste du requiem est à la fois appropriée et discutable en cela qu’il honore l’importance spirituelle de la région, mais dans un langage et une tradition historiquement imposés sur des territoires autochtones.

Des séquences de l’événement ont été par la suite incorporées dans une installation vidéo éponyme, dans laquelle l’oratorio s’accompagne d’enregistre- ments sur le terrain ; la documentation visuelle est complétée par de longs plans du paysage, des vignettes individuelles des interprètes et des effets temporels et visuels qui font écho à l’urgence drama- tique de la pièce musicale. L’installation est présentée au Musée des beaux-arts de Montréal dans le cadre de l’exposition Écologies : Ode à notre planète, une pro- position de la conservatrice Iris Amizlev.

Basée librement sur une messe de requiem catholique, la partition évoque non seulement le deuil, mais aussi une odyssée ou un combat, l’audio et la vidéo œuvrant ensemble à la construction d’un arc narratif. Walde a puisé à diverses sources pour composer la musique : les deux premiers mouvements sont générés à partir des lettres j-u-m-b-o, faisant référence au nom non autochtone de Qat’muk et à la station controversée ; le livret est une traduction en latin d’un communiqué de presse annonçant l’approbation par le gouvernement de Colombie-Britannique. du développement immobilier ; le troisième mouvement est tiré de données sur les relevés de températures dans la région de 1969 à 2010, le tempo accéléré reflétant les températures en hausse; le dernier mouvement associe l’instrumentation à un bourdon­nement qui imite la présence d’un réseau électrique. Les quatre mouvements sont animés par la vidéo d’une manière qui distingue l’installation de la performance initiale. Alors que la hausse des températures est traduite en notes de musique, la soprano Veronika Hajdu est représentée marchant au ralenti, franchissant difficilement, pas après pas, la surface du glacier. Plus d’une fois dans la vidéo, un rectangle noir apparaît au-dessus de la séquence de la chaîne de montagnes, comme une barre de censure bloquant l’accès à l’image. Dans un cas, la forme s’étend lentement pour remplir le cadre ; dans un autre, une timbale évoque le tonnerre qui accompagne un orage. Des enregistrements d’eau qui dégoutte et coule sont intercalés dans la partition ; c’est sans doute ce son de fonte qui est le plus mélancolique.

Visuellement, l’évocation de la mélancolie, du romantisme et du sublime est indéniable. La pièce se termine avec ce que certains s’accordent à reconnaître comme une référence nette au Voyageur contemplant une mer de nuages (1818), de Caspar David Friedrich. La mince silhouette du chef d’orchestre Ajtony Csaba, en queue-de-pie noire, est debout au centre de l’écran, filmée de dos, contre l’immensité de la chaîne de montagnes, une rücken­figur, contemplant non seulement l’im­pres­sionnant environnement, mais peut-être aussi son avenir précaire.

Bien que Requiem pour un glacier fasse partie de l’actuelle exposition du MBAM, il est présenté dans une aile séparée du musée. Les visiteurs peuvent dès lors s’immerger dans l’installation tout en faisant le parallèle avec les préoccupations climatiques plus larges abordées dans l’exposition. Au moment de sa première représentation, en 2013, l’œuvre était directement liée à la politique régionale du moment. En janvier 2020, après un litige de trente ans, la construction du projet immobilier controversé a été abandonnée définitivement. Les Ktunaxa ont noué des partenariats avec le gouvernement et des organismes environnementaux pour préserver la région, la Première Nation étant de nouveau responsable de l’intendance et de la conservation. Malgré ces changements politiques, la région demeure vulnérable aux effets du réchauffement climatique, et l’installation de Walde reste évocatrice et sai­sissante. Le litige entourant la chaîne de glaciers a englobé les revendications territoriales et spirituelles des Autochtones, lesquelles ont aussi souvent été bafouées à cette occasion. La projection d’une complainte si distinctement chrétienne et européenne qu’un requiem en latin sur le territoire sacré des Ktunaxa soulève des enjeux sup­plémentaires qui sont inévitables. Cela dit, l’enracinement par Walde de la partition tant dans les anciennes traditions eurochrétiennes que dans la politique canadienne contemporaine est poten­tiellement utile pour évaluer les intérêts divergents, l’importance et les émotions imputables à des environnements particuliers.   Traduit par Marie-Josée Arcand

 

1 T. E. Hardy, « Requiem for a Glacier Mourns
Climate Change Loss », Canadian Art (janvier 2014), https://canadianart.ca/reviews/paul-
walde-requiem-for-a-glacier/.

2 Trevor Crawley, « Jumbo Valley to Be Protected, Ending Decades-long Dispute over Proposed Ski Resort », Nelson Star (18 janvier 2020), https://www.nelsonstar.com/news/jumbo-valley-to-be-protected-ending-decades-long-dispute-over-proposed-ski-resort/.

 


Reilley Bishop-Stall est une auteure et chercheuse en arts basée au Québec. Elle est titulaire d’un doctorat de l’Université McGill (2019) et actuellement boursière post­­doc­­to­rale au sein de l’Inuit Futures in Arts Leader­ship: The Pilimmaksarniq/ Pijariuqsarniq Project à l’Université
Concordia. Ses recher­ches portent sur l’art contemporain et la photographie autochtone et allochtone au Canada. Elle publie dans des revues tel que Photography & Culture.

[Suite de l’article et autres images dans le magazine : Ciel variable 118 – EXPOSER LA PHOTO]