Women Street Photographers — Ariane Noël de Tilly

[Automne 2021]

Women Street Photographers
Par Ariane Noël de Tilly

Sous la direction de Gulnara Samoilova
Munich, Londres, New York, Prestel, 2021 non paginé, 100 photographies

C’est certes une image saisissante qui a été choisie pour illustrer la couverture de Women Street Photographers, soit un détail de Red Upsweep (2019) de B Jane Levine, une photographie reproduite intégralement plus loin dans le volume. Le centre de cette image tronquée est dominé par la tête et les épaules d’une femme rousse arborant une coiffure haute et photographiée de dos sur la 5e Avenue à New York ; en arrière­-plan, des gratte­-ciel, emblématiques de cette ville dense à la vie trépidante. Le choix de ce détail est judicieux, car il guide notre regard : cette femme nous tourne le dos, nous la regardons regarder et c’est justement ce que Women Street Photographers nous invite à faire, soit prendre connaissance du travail de femmes photographes et des événe­ments spontanés et éphémères qu’elles ont captés dans l’espace public.

L’ouvrage Women Street Photographers, dirigé par Gulnara Samoilova et lancé en mars 2021, a vu le jour trois ans après la création du projet Women Street Photographers, qui se décline sous trois formes : une exposition annuelle, un site Web et un compte Instagram (@womenstreetphotographers). Samoilova, une photographe d’origine russe qui vit à New York depuis 1992 et dont la pratique est consacrée à la photographie d’art et à la photographie de rue, quoiqu’une pratique n’exclue pas l’autre, a fondé ce projet. Son objectif : donner de la visibilité aux réalisations de femmes ou de personnes qui s’identifient comme femmes, tant professionnelles qu’amatrices, et dont le travail est associé à la photographie de rue.

Ce projet de grande envergure met en lumière le fait que, bien que la photographie de rue ait été pendant longtemps un champ dominé par les hommes, de plus en plus de femmes y occupent une place. The World Atlas of Street Photography de Jackie Higgins (Yale University Press, 2014), avec son inclusion du travail de plusieurs femmes photographes, illustrait déjà ce changement. Women Street Photographers rend la démons­tration encore plus convaincante.

Entre 2018 et 2020, l’exposition annuelle Women Street Photographers a d’abord eu lieu à New York, avant d’être présentée ailleurs. Dans un contexte de pandémie, l’exposition de 2021 a été tenue en ligne, entre les mois de mai et juillet. Le livre Women Street Photographers, publié par Prestel, rassemble des photographies sélectionnées pour les deux premières expositions annuelles. L’ouvrage est divisé en trois sections : un avant-propos écrit par Ami Vitale, un essai signé par Melissa Breyer et finalement, cent photographies prises par cent femmes aux quatre coins du globe.

L’avant-propos d’Ami Vitale offre autant une introspection sur sa pratique qu’une plateforme incitant le lecteur à réfléchir au rôle de la photographie en général et de la photographie de rue en particulier. Vitale revisite les débuts de son parcours professionnel, amorcé quand elle avait 26 ans. Après avoir œuvré pendant des années dans des zones de conflit, telles que le Kosovo, l’Angola, Gaza et l’Afghanistan, un incident relié à son équipement lui a sauvé la vie et a, conséquemment, influencé l’orientation ultérieure de son travail.

Au fil du temps, Vitale a choisi de tourner son objectif vers d’autres sujets, et a cherché à documenter les moments de la vie de tous les jours qui se déploient dans l’espace public. Cet avant-propos prenant prépare le terrain pour ce qui suivra dans la publication, soit cent photographies de rue qui témoignent de la diversité de cette pratique. Chaque image est accompagnée d’un très court paragraphe rédigé par la photographe, offrant un peu plus d’information sur le contexte dans lequel la photo a été prise.

Le texte de Melissa Breyer, intitulé « Into the World », est très bien ficelé et, malgré le fait qu’il soit court – moins de dix pages –, il offre un panorama concis de deux histoires qui se sont entrecroisées depuis le 19e siècle : celle de la photographie, des daguerréotypes à la photographie numérique, et celle de la condition féminine. Le texte débute avec l’exemple de la romancière Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil, mieux connue sous son nom de plume George Sand, qui, désirant déambuler seule dans les rues de Paris, avait choisi de porter des vêtements d’homme. Cet exemple évocateur, rappelant au lecteur que pendant longtemps, les femmes ne pouvaient pas s’aventurer dans la rue sans être accompagnées, permet aussi d’expliquer pourquoi la pratique de la photographie de rue a été longtemps difficile d’accès pour les femmes.

Breyer avance également qu’il est difficile de définir ce qu’est la photographie de rue, entre autres, parce que cette pratique n’a pas été clairement définie à ses débuts. Puis elle cite l’Encyclopaedia Britannica, dont la définition spécifie que la photographie de rue documente la vie de tous les jours sur la place publique. Après l’introduction de cette définition générale, Breyer dit voir dans le corpus de photographies d’Alice Austen un modèle pour cette pratique. Austen, une résidente de Staten Island, chargeait sa bicyclette de son équipement pho­tographique, pesant dans les 20 kilos, et partait à la recherche de sujets : des nettoyeurs de rue aux employés de la poste, des polisseurs de chaussures aux vendeurs de poisson. En évoquant la pratique d’Austen, Breyer insiste sur le fait que la pratique de photographie de rue implique la plupart du temps des images croquées sur le vif, prises avec la plus grande spontanéité, souvent, en évitant une quelconque manipulation.

Le reste de l’ouvrage est consacré aux cent photographies sélectionnées et organisées par Gulnara Samoilova. Plutôt que de rassembler les images de manière thématique ou encore géographique, Samoilova a choisi de les laisser parler d’elles-mêmes, en refusant d’imposer une interprétation sociopolitique, historique ou contextuelle au lecteur. L’enchaînement a été établi en fonction d’un élément commun aux images qui se succèdent. Parfois, l’ordre s’explique par une composition similaire, comme dans le cas d’A Connection (2018) de Victoria Orlova et de Breakup (2018) de Marina Volskaya-Nikitina, qui présentent toutes deux des adolescents se tournant le dos. C’est la couleur qui permet de justifier la transition entre la photo de Volskaya-Nikitina et Untitled (2019) d’Andrea Torrei. Alors que Breakup présente une scène nocturne dominée par une lumière verte, où deux adolescents marchent en directions opposées sur une rue de Nijni Novgoroden Russie, Untitled, prise à Harar en Éthiopie, montre quatre adolescentes, trois portant des vêtements verts, reve­nant de l’école et s’amusant dans la rue dont l’un des murs est peint en vert. Ce choix d’enchaînement des images, fort stratégique, permet de témoigner de la grande variété d’approches de la photographie de rue, mais offre aussi un parcours qui reflète la complexité du monde dans lequel nous vivons : nous passons d’images mystérieuses à des images cocasses, puis à des images romantiques et, enfin, à des images des plus poétiques.

Women Street Photographers permet non seulement de magnifiques découvertes, mais il met en lumière les heureux hasards liés à notre expérience de l’espace public, comme en témoigne la magnifique photographie d’Ania Klosek opposant la spontanéité d’une danseuse de ballet exécutant un saut et l’expression indifférente d’une femme âgée, de retour du marché. Bien qu’une première lecture de l’ouvrage puisse décevoir le lecteur désirant découvrir un texte en profondeur sur la photographie de rue, offrant des interprétations des images sélectionnées, une consultation attentive permet de réaliser à quel point ce dernier a été conçu de manière intelligente et qu’il s’agit en fait d’un volume qui gagne à être consulté, encore et encore.

 


Ariane Noël de Tilly est professeure au Département d’histoire de l’art du Savannah College of Art and Design. Elle est titulaire d’un doctorat en histoire de l’art de l’Université d’Amsterdam et a complété des études postdoctorales à la University of British Columbia. Ses recherches portent sur l’exposition et la préservation de l’art contemporain, sur l’histoire des expositions, ainsi que sur l’art engagé.

Suite de l’article et autres images dans le magazine : Ciel variable 118 – EXPOSER LA PHOTO