[24 février 2026]
Maxim Dondyuk, White Series
Par Érika Nimis
« Partout où séjournent les troupes, on voit naître les épines et les ronces.
À la suite des grandes guerres, il y a nécessairement des années de disette. »
Lao Tseu, Tao-Tê King, chapitre 301
Carcasses de véhicules abandonnés, poteaux électriques saccagés dressés dans l’immensité glacée et bâtiments éventrés composent les décors lunaires figés par le photographe ukrainien Maxim Dondyuk dans des images qu’il a regroupées sous le titre White Series 2. Un champ de tournesols non récoltés rappelle la vie brutalement interrompue par la guerre. Ce qui faisait la richesse de ces terres a été pulvérisé dans le fracas des blindés. Ne demeurent que des squelettes d’arbres et des boisés exsangues, fragiles promesses d’une possible renaissance.
Aucune légende n’accompagne ces paysages de ruines, hormis des citations tirées du Tao-Tê-King (Livre de la Voie et de la Vertu) de Lao Tseu. Toutefois, la présence d’un mémorial de guerre au brutalisme tout soviétique permet de faire un lien avec l’Ukraine. Depuis 2014, la guerre d’invasion russe a transformé durablement les territoires de l’est ukrainien, les vidant de toute présence humaine. Érigé à la gloire des soldats de l’Armée rouge tombés en 1942, le monument situé dans les hauteurs d’Izioum près de Kharkiv, inscrit cette série sur la guerre en cours dans une histoire plus vaste, où l’Ukraine y apparaît comme une « terre de sang »3, marquée par la répétition des violences et la confrontation des empires.
Les traces de l’intensité des combats se sont dissoutes dans le blanc de l’hiver et un silence oppressant. Couleur du deuil dans certaines cultures, ce blanc fonctionne comme une strate mémorielle, inscrivant les sévices dans le sol même. Il évoque aussi la toxicité des territoires irradiés : Hiroshima en 1945, Chornobyl en 1986 4… Entamée en 2017, puis reprise à partir de 2022, White Series complète un travail au long cours, Ukraine 2014/22, consacré à la lutte d’un pays pour son indépendance à la fois territoriale et identitaire face à la Russie.
Maxim Dondyuk a mené ce projet en solitaire, appareil à l’épaule. Il a parcouru lentement des zones infestées de mines, dans une démarche ascétique qui visait à appréhender la guerre non seulement comme événement historique, mais plus largement comme expérience humaine destructrice. À travers cette série de panoramas réalisés au moyen format selon un protocole rigoureux, il invite le public à pénétrer l’image comme on entre dans une peinture de ruines, afin de méditer sur le sens de la guerre.
La série ne montre ni affrontements ni corps. Elle donne à voir ce que la guerre laisse derrière elle. Cette approche s’inscrit dans une tradition visuelle qui remonte aux débuts de la photographie de guerre. On pense à Roger Fenton et à son célèbre cliché de la guerre de Crimée, The Valley of the Shadow of Death (1855). Dans ce ravin jonché de boulets de canon, l’absence de cadavres n’atténue en rien l’horreur suggérée. Pour des raisons techniques et idéologiques, Fenton ne photographia pas les morts. Pourtant, le sentiment de désolation qui émane de l’image en fait un symbole durable de la cruauté des combats. Plus près de nous, le travail de Sophie Ristelhueber sur les terrains meurtris prolonge cette réflexion : la guerre y est appréhendée par ses cicatrices. Chez Dondyuk, l’absence agit de la même manière. Elle ne réduit pas la violence; elle la rend diffuse, persistante, inscrite dans l’espace et dans le temps.
L’esthétique joue un rôle essentiel. Les images, d’une grande beauté formelle, attirent d’abord le regard par leur harmonie chromatique. Mais cette séduction agit comme un piège : ce qui semble paisible de prime abord révèle une réalité faite de destruction. Dondyuk interroge ainsi notre rapport aux images de guerre et notre capacité à les transformer en objet de contemplation. En refusant le spectaculaire et le sensationnalisme, il déplace le regard vers le temps long, vers les traces durables laissées par un conflit.
Récompensé par le Prix W. Eugene Smith en 2022 pour l’ensemble de son travail sur l’Ukraine, Dondyuk s’est affranchi du statut de photojournaliste. Inspiré notamment par des courants de pensée comme le taoïsme (d’où les références à la pensée de Lao Tseu), sa position se veut viscéralement humaniste : aucune idéologie, nationale ou religieuse, ne saurait primer sur la vie humaine. White Series ne montre pas la guerre en train de se faire, mais ce qu’elle imprime dans la terre et dans les consciences. Ces paysages dévastés deviennent des espaces de mémoire, hantés par des massacres invisibles. Ils invitent à une réflexion morale et existentielle sur la fragilité et la persistance des blessures que les conflits laissent derrière eux.
Né en 1983, Maxim Donduyk a œuvré comme photojournaliste avant de se consacrer à une pratique artistique. Depuis, il s’appuie à la fois sur la photographie, la vidéo, les archives et le texte pour retracer les conséquences d’événements comme la révolution de Maïdan ou la catastrophe nucléaire à Chornobyl. Son travail a été publié dans des magazines à portée mondiale, a été reconnu par des prix internationaux et a été diffusé dans des grandes institutions comme le Musée d’art moderne de Paris ou le MAXXI, à Rome. Il vit et travaille en Ukraine, en France et en Asie.
Photographe, historienne et éditrice, spécialiste de l’histoire de la photographie en Afrique de l’Ouest, Érika Nimis est chercheuse affiliée au Département d’histoire de l’art de l’UQAM. En 2020, elle a entamé un projet photographique sur l’Ukraine, dont sa grand-mère paternelle est originaire.
NOTES
1 maximdondyuk.com/projects/white-series.
2 Ensemble présentée pour la première fois à la galerie CONTACT de Toronto à l’automne 2025 : contactphoto.com/festival/2025/contact-gallery/maxim-dondyuk-white-series-meditations-on-war
3 En référence au titre de l’ouvrage historique de Timothy Snyder, Terres de sang : l’Europe entre Hitler et Staline (2010).
4 Depuis 2016, Dondyuk valorise une collection d’archives photographiques familiales qu’il a recueillies dans la zone d’exclusion de Chornobyl. Voir maximdondyuk.com/projects/chornobyl-archive.














