Mirement/Towering — Marie Perrault

[Été 2024]

Mirement/Towering

par Marie Perrault

[EXTRAIT]

L’ouvrage Mirement/Towering poursuit une réflexion ancrée dans un projet homonyme d’expositions de Geneviève Chevalier. Ce dernier se décline en trois volets présentés entre 2021 et 2024 au centre Dazibao (les installations Mirement/La ménagerie et Mirement/L’herbier), à la Galerie d’art Foreman de l’Université Bishop’s (Mirement/Trissements) et à la Galerie de l’Université du Québec en Outaouais – UQO (Mirement/L’instabilité). « Mirement » renvoie à un terme de navigation désignant un effet optique de réfraction faisant apparaître les objets éloignés plus allongés verticalement qu’ils ne le sont. Il évoque ici autant la mise à distance « objective » manifeste de la muséologie scientifique que les illusions imprimées par cette approche aux rapports humains envers la nature, deux postures que l’artiste explore dans son corpus.

La publication regroupe des essais de Mélanie Boucher, professeure en muséologie et en histoire de l’art à l’Université du Québec en Outaouais, Stéphanie Posthumus, professeure de littérature européenne à l’Université McGill, Heather Rogers, diplômée du programme Digital Humanities de l’Université McGill et Alain Deneault, professeur de philosophie à l’Université de Moncton. Gentiane Bélanger, directrice-conservatrice de la galerie Foreman, contribue avec un essai. L’ensemble propose des analyses de la démarche de Geneviève Chevalier selon différents angles et en fonction de cheminements singuliers, témoignant en cela du caractère polymorphe et multisémique de celle-ci, ainsi qu’une critique de la notion de développement durable, mise en phase avec les excès du capitalisme actuel.

Tout comme les expositions dont il découle, l’ouvrage émane d’une action concertée des trois institutions et s’inscrit dans une volonté d’économie de ressources et de réduction des impacts de leurs activités. En ce sens, il forme un tout cohérent avec la portée du travail de Geneviève Chevalier, qui vise à nous sensibiliser à l’écologie et aux bouleversements qui touchent aujourd’hui le vivant, ainsi qu’aux rôles que joue l’être humain dans ce déséquilibre.

Dans la préface, Gentiane Bélanger, France Choinière et Marie-Hélène Leblanc portent leur attention sur le déploiement en système adopté par l’artiste, reliant par analogie ses sujets de prédilection, notamment l’épistémologie des postulats et des méthodes des sciences naturelles, ainsi que celles des musées qui en diffusent les connaissances. Elles décrivent les composantes photographique, vidéographique et de réalité virtuelle de chacune des expositions. Cette mise en contexte s’avère utile. L’ouvrage donne en effet une place prépondérante aux textes théoriques, dans une mise en page assez dense, et son format vertical n’offre qu’un espace réduit aux reproductions d’œuvres, regroupées en son centre.

Dans son essai « Le déclin de l’exceptionnalisme humain », Gentiane Bélanger associe le projet Mirement aux critiques du rationalisme et de l’objectivation de la nature, que Bruno Latour désigne comme la « pensée moderne ». Tout comme Alain Deneault dans son texte publié en fin d’ouvrage, elle revient en filigrane sur la caractérisation de l’ère géologique actuelle, l’Anthropocène, aussi nommée Chthulucène par Donna Harraway et Capitalocène par Andreas Malm. Elle invite à renverser le point de vue qui place la vie humaine par-dessus toutes les autres formes vivantes, pour le déplacer au cœur du « bourbier chaotique de la nature ». Cette posture à laquelle correspond celle adoptée par Geneviève Chevalier, qui se fond dans les jardins et les collections scientifiques qui la fascinent, désenclave le vivant. Dans le respect de la rigueur scientifique, l’artiste pose aussi la science comme partie prenante de solutions pour la sauvegarde du vivant. Comme le souligne finement Gentiane Bélanger, l’artiste « ne quitte pas la rive, tout en ayant pleinement conscience du ressac puissant qui érode l’assise de sable autour de ses pieds ».

Mélanie Boucher aborde ce corpus plutôt dans une perspective muséologique autour de questions touchant à la conservation et à la création. Citant Krzysztof Pomian, spécialiste de l’histoire des collections, elle identifie divers types de musées. Le cumul organisé des artéfacts et objets qui fondent ces institutions résulte de motivations diverses, souvent liées aux choix et aux intérêts d’individus qui en assument successivement la responsabilité. La composition et l’organisation de tels ensembles s’apparentent ainsi à un geste artistique. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que de plus en plus d’artistes interviennent dans les musées et revisitent leurs collections, un phénomène sur lequel Chevalier s’est penchée comme universitaire. Sa pratique artistique s’inscrit aussi dans cette tradition, comme le démontre Mélanie Boucher. En plus de remettre en question le point de vue sur la nature, Mirement / Towering met en avant de manière convaincante la capacité des musées à créer un savoir écologique et leur donne une portée qui résonne avec les crises autour de la biodiversité.

Dans leur essai à quatre mains, Stéphanie Posthumus et Heather Rogers énoncent vouloir interpréter le travail à partir d’une expérience de la vitalité de la matière, telle que la définit Jane Bennett, alors que les œuvres visées de Geneviève Chevalier consistent en des images et un environnement de réalité virtuelle, participant davantage d’une illusion que d’une mise en substance. J’attendais beaucoup de cette approche, d’autant plus que, lors de ma visite de l’exposition à Dazibao, je me suis interrogée quant à l’apport de la réalité virtuelle dans la démarche de l’artiste. La réflexion de Posthumus et Rogers place la corporalité au cœur de la perception de l’œuvre et dégage des moments successifs de sensibilité au vivant, de deuil et de chagrin devant notamment la résurrection des végétaux à laquelle l’expérience immersive permet d’assister. La vidéo et le monde intangible sont ici interprétés sur le plan des affects et des effets spécifiques qu’ils produisent. Par ailleurs, qu’en est-il de la remise en question de la matérialité même de la nature qu’opère sa représentation fictive, en érigeant des univers où sa destruction n’a plus cours ? Serons-nous confrontés à ne contempler du vivant que ses fantômes derrière un illusionnisme immersif ?

Philosophe de l’économie, Alain Deneault se penche sur le concept de développement durable, conciliant en apparence croissance économique et protection de l’environnement. D’abord utilisée en vue d’une gestion des ressources halieutiques, la notion entretient l’illusion d’une administration du vivant selon des modèles opérationnels et des indicateurs hérités d’une économie capitaliste. Cet aspect de son analyse soulève les mêmes questions sur le point de vue humain en surplomb qu’interroge Geneviève Chevalier. L’expression « développement durable » désigne en fait, comme le suggère Deneault, une « exploitation endurable », qui ne remet pas en question un objectif de croissance infinie. Il souligne d’ailleurs que la notion de développement utilisée dans une acception liée à un capitalisme économique a légitimé une ouverture, voire un assujettissement colonial, des pays non occidentaux à une économie de marché favorable aux nations européennes et nord-américaines. Au-delà de la muséologie et de l’écologie, son essai inscrit l’ensemble du livre dans une critique du capitalisme actuel, élargissant en cela la perspective à des enjeux de pouvoir politique.

Dans son ensemble, l’ouvrage positionne Mirement/Towering à l’intersection de nombreux questionnements relevant de divers domaines, comme l’art contemporain, la muséologie et l’économie politique. Il enrichit l’interprétation de la pratique de Geneviève Chevalier et l’ouvre à d’autres points de vue, attestant en cela du caractère engagé du projet.

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Marie Perrault suit l’actualité des arts visuels et médiatiques depuis plus de trente ans. Elle a conçu plusieurs expositions et publié des textes (essais, préfaces, comptes rendus) dans des ouvrages et des périodiques d’art contemporain. Elle s’intéresse aux questions d’écologie et de territoire.

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[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 126 – TRAJECTOIRES ]
[ L’article complet et plus d’images, en version numérique, sont disponibles ici : Mirement/Towering — Marie Perrault]