Beam me up, Scotty! Les photographies téléportées de Google Street View – Sylvain Campeau

[Automne 2015]
Doug Rickard, « #27.144277, Okeechobee, FL (2008) », de la série / from the series A New American Picture, 2011.

Doug Rickard, « #27.144277, Okeechobee, FL (2008) », de la série / from the series A New American Picture, 2011.

[Extrait]
Il y a quelques années maintenant que les artistes ont découvert l’usage artistique et critique qu’ils pouvaient faire de Google Street View. Le cas le plus connu est sans doute celui de Jon Rafman, qui poursuit, inexorablement serais-je tenté de dire, son projet 9-eyes pour lequel il pille sans vergogne la banque d’images disponible sur Internet. Cette dernière rassemble les images prises au moyen des caméras directionnelles qu’on retrouve sur les voitures de Google Street View (GSV), qui parcourent les routes de divers pays en prenant des photos à intervalles réguliers. Mais Rafman n’est pas le seul à avoir su tirer parti de l’existence de ce dispositif. L’artiste française Caroline Delieutraz, l’Allemand Michael Wolf, les Américains Doug Rickard et Aaron Hobson, le Belge Mishka Henner sont au nombre de ceux et celles qui ont aussi trouvé intéressant d’exploiter les possibilités offertes par Google Street View.

Le mode opératoire de la photographie est bien connu. Il a été l’occasion de bien des explorations artistiques. L’acte de photographier est le résultat d’une coprésence de l’objet vu et de la photographie. Il est reproduction d’un étant du monde, il témoigne d’une saisie en temps réel. C’est évidemment ce premier aspect que vient perturber le fait de recourir au dispositif de délégation que permet Internet dans ce cas bien précis. Ce qui a été saisi était déjà médié, si bien qu’à cet égard il est clair que le Web est le lieu d’une sorte d’extension prothétique de la photographie. Il la porte plus loin et il interroge, de ce fait, comment peut être aujourd’hui effectuée toute expérience du monde. Le Web amène littéralement la photographie à la rencontre de GSV. Mais peut-on dire qu’il ne reste plus grand-chose de celle-ci tant l’automatisation que permet l’ordinateur rend inutile tout réel appareil photographique ? Certes, il reste bien un appareillage virtuel qui emprunte ses caractéristiques au médium, mais tout se passe un peu comme si l’appareil numérique qu’est l’ordinateur avait avalé la photographie tant il en est venu à se substituer, en s’en inspirant, au mécanisme de saisie. La photographie est devenue un acte virtuel, relayé et exécuté à travers le code binaire cybernétique. Mais, ce faisant, elle a conforté son caractère d’acte. À travers les prothèses qui amènent l’internaute-artiste à constituer son oeuvre, la saisie, le découpage opèrent toujours. La prise de vue est désormais tout ce qui semble rester, tout ce qu’il y a encore de plus opérant de ce que la photographie a légué à la cybernétique.

C’est un peu comme si la photographie était devenue le fantôme dans la machine, vaguement spectrale et toujours agissante, mais en décalage, tel un processus oublié dont on aurait conservé la marche à suivre. Comme si c’était à la fois grâce à elle et sans elle qu’Internet et GSV se sont associés dans cette opération de documentation systématique autorégulée par leurs soins…

[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine.]

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