Moyra Davey, Copperheads – Isa Tousignant, L’argent dans tous ses états

[Automne 2015]

Moyra Davey, de la série / from the series Copperheads 101-200, 2013.

Moyra Davey, de la série / from the series Copperheads 101-200, 2013.


Par Isa Tousignant

[Extrait]
La série Copperheads de Moyra Davey a déjà connu plusieurs existences. Elle a vu le jour en 1990, peu après que l’artiste canadienne se fut installée à New York, où elle réside toujours aujourd’hui. À l’époque, le projet menait une vie essentiellement privée : Davey avait photographié le profil massacré de Lincoln sur les pièces d’un cent les plus abîmées qu’elle avait pu trouver, et elle conservait ses tirages au format lettre dans un classeur, prêts à être agrandis à leur format prévu de 18 x 24 pouces si des acheteurs ou des commissaires se montraient intéressés. La totalité des cent photographies de cette série ne sera exposée que presque vingt ans plus tard, en 2009, sous la forme d’une grille à The Fog (aujourd’hui le Harvard Art Museum), à Cambridge, au Massachusetts. Entre-temps, Davey avait pris l’habitude de poster ses œuvres et de les exposer avec les traces de leur acheminement, ce qu’elle fit avec Copperheads. Ce corpus existe sous cette forme depuis, bien que de nouvelles séries de cent images s’y soient ajoutées, et que d’autres sont encore à venir. Davey n’a jamais cessé de collectionner les pièces d’un cent.

La vie est pleine d’objets, de moments et de pensées qu’on laisse derrière soi, et c’est le genre de choses qui fascine Davey. L’objectif de son appareil élève le vernaculaire au rang de spectaculaire, qu’il s’agisse de mots sur une page, comme dans sa série Mary, Marie, ou de photographies de sa famille, dans Les Goddesses. Particulièrement intéressée par les zones brumeuses de l’histoire et les aspects obscurs de la vie quotidienne (le processus rudimentaire des envois postaux, par exemple, qui touche aux notions d’échange, de voyage, d’infrastructure et à l’accumulation de marques sur l’objet, ou le monde prosaïque de l’économie dans sa forme la plus négligeable et insignifiante), Davey crée des oeuvres subtilement portées par une réflexion approfondie. Les signes d’usure qu’on retrouve sur l’humble cent en cuivre ont commencé à fasciner la photographe, réalisatrice et auteure lorsqu’elle a entamé une recherche sur les avares des XVIII e et XIXe siècles et sur les écrits de Freud au sujet de l’argent. Sous ces profils égratignés, oxydés, gravés, brûlés et pétrifiés de l’ancien président se cache un riche amalgame de considérations sur le rôle et le parcours de l’argent, et sur le décalage ironique entre sa valeur et le peu de considération avec laquelle on le traite. Mais la série joue également sur le plaisir purement sensoriel, en montrant la façon dont la plaque de cuivre se déforme au contact du monde, dont les photographies s’endommagent au cours du trajet postal, et même dont la couleur du ruban adhésif ajoute un élément graphique aux oeuvres rassemblées…
Traduit par Emmanuelle Bouet

[Suite de l’article dans les versions imprimée et numérique du magazine.]

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