Sophie Calle, Pour la première et la dernière fois – Alain Laframboise

[Automne 2015]

Musée d’art contemporain de Montréal
Du 5 février au 10 mai 2015

L’impossible réciprocité

Par Alain Laframboise

Point n’est besoin de rappeler qui est Sophie Calle. Sa réputation est telle que chacun a en tête plusieurs de ses œuvres. Pour qui a suivi la démarche de l’artiste, certains schémas ou procédés récurrents viennent marquer la cohérence de sa démarche. C’est aussi ce que l’on pourrait appeler une attitude.

La dernière image (2010), que montrait le Musée d’art contemporain de Montréal, se compose d’une série de photographies accompagnées de textes de personnes devenues aveugles que l’artiste a photographiées. Une première photographie montre le modèle, une autre nous fait voir la dernière image qu’il a vue telle que l’imagine Sophie Calle et un texte reproduit le récit très factuel de l’aveugle qui témoigne de ses toutes dernières expériences visuelles.

Voir la mer (2011) rassemble plusieurs films numériques, projetés sur de grands cadres suspendus à travers l’espace dans une salle où le spectateur circule en étant entouré de plusieurs sources sonores reproduisant le bruit des vagues. L’effet est envahissant. Sur ces écrans, on voit, de dos, des gens face à la mer qui, après quelques minutes, se tournent vers le spectateur pendant un bref instant avant que le film se termine.

Le musée exposait aussi, entre ces deux moments de la visite, un élément de la série Les aveugles, un ensemble réalisé en 1986 qui montrait des photographies de personnes aveugles à qui Sophie Calle avait demandé quelle était pour elles l’image de la beauté. Une des réponses était la suivante : « La plus belle chose que j’ai vue, c’est la mer. La mer à perte de vue.»

Ce n’est pas en vain que l’on parle de Sophie Calle comme d’une écrivaine, d’une artiste conceptuelle, d’une détective autant que d’une photographe. Une journaliste aussi, agissant tantôt à découvert, tantôt en se dissimulant.

Ce qu’elle nous montre, elle le prélève dans la réalité phénoménale : ce sont ses perceptions ou plutôt ce qu’elle en saisit dans ses photographies et dans ses films. Quand elle traque des inconnus pour découvrir leur quotidien, leur environnement, elle le fait, devrait-on dire, avec tous les incidents, tous les accidents que cela implique. N’oublions pas qu’elle nous propose sa lecture des apparences. Cherche-t-elle vraiment à « percer les apparences » ? Ou ne nous montre-t-elle pas les limites de l’accès que nous croyons avoir à l’intimité des autres ?

Quand, dans le projet L’hôtel (1981), elle devient femme de chambre pour saisir l’aspect d’une chambre d’hôtel dont les occupants sont, bien sûr, absents et le convertir pour nous en spectacle, ou quand, dans Prenez soin de vous (2010), elle demande à cent sept femmes de tous horizons d’interpréter, de décoder une lettre de rupture qui lui est adressée, n’est-ce pas pour nous montrer les marges de notre accès aux autres ? L’enquête policière fonctionne à partir d’indices interprétables, de preuves, de traces ; mais les incursions de Sophie Calle ne portent pas sur des preuves, il n’y a pas de dénouement à la clef. L’artiste établit clairement la distinction entre l’enquête policière et sa démarche. Ainsi, à propos de la filature d’un homme dont elle a trouvé le carnet d’adresses, qu’elle réalise pour le journal Libération en 1984, elle dit, lors d’une conférence présentée en marge de l’exposition : « Je lui ai envoyé le petit journal que j’avais réalisé, pour moi, avec des petits bouts de photos, des bouts de texte pour tenter de lui montrer qu’en fait il ne s’agissait pas de lui mais de moi derrière une silhouette, de moi derrière une ombre, qu’on ne voyait pas son image, qu’on n’apprenait pas ce qu’il faisait, qu’en gros c’était plus sur moi derrière lui1. » Un policier enquêteur affirmerait-il jamais pareille chose ?

Que livre l’artiste de sa vie personnelle ? Que ce qui entre dans la production de ses œuvres. Il s’agit d’une intimité contrôlée ou jouée. On dit souvent que Sophie Calle nous fait explorer l’aspect émotionnel de ses sujets dans ses œuvres ; il faut cependant mesurer comment elle procède. Dans la même conférence, Sophie Calle racontait ses premières « enquêtes » : « Au bout de quelque temps à suivre ces gens, j’ai commencé à prendre des notes, à les photographier, à me prendre au jeu et à aimer cette espèce de relation sans réciprocité. » Soulignons-le, il s’agit d’une relation sans réciprocité non seulement techniquement parlant, mais aussi structuralement parlant.

C’est là ce qu’on pourrait appeler le paradoxe Sophie Calle. Au Musée d’art contemporain de Montréal, elle nous montrait des aveugles, sachant que nous, voyants, nous éprouverions divers troubles et émotions face aux photographies et aux textes que nous pourrions partager avec l’artiste et avec ses sujets. Mais ces photographies et ces textes qu’elle offrait à notre regard, remarquablement dépourvus de tout pathos, nous faisaient mesurer à la fois notre désir d’empathie et l’obstacle infranchissable d’une impossible réciprocité.

1 Les citations de l’artiste sont extraites de la conférence de presse qu’elle a donnée au Musée d’art contemporain de Montréal, le mercredi 4 février 2015.

 

Alain Laframboise a enseigné l’histoire et la théorie de l’art à l’Université de Montréal de 1976 à 2008. Il a cofondé et codirigé les éditions et la revue TROIS de 1985 à 1996. Il a publié plusieurs textes consacrés à l’art contemporain à titre de critique d’art et de commissaire. Artiste, il expose depuis 1983 des œuvres qui vont des techniques mixtes à la photographie, revisitant, depuis Poussin jusqu’à Duchamp, en passant par Cornell, les dispositifs de la représentation. Ses œuvres figurent dans plusieurs collections publiques et privées. Il est représenté par la Galerie Graff à Montréal.

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