Robert Bean, Notes sur « Études (for Marconi) » – Robert Evans

[Automne 2016]

Robert Bean, Études (for Marconi), no. 3, 2014, inkjet prints / épreuves à jet d’encre, 81×112cm

Robert Bean, Études (for Marconi), no. 3, 2014, inkjet prints / épreuves à jet d’encre, 81×112cm


par Robert Evans

[Extrait]
Avec Études (for Marconi), une série de photographies au contenu en apparence plutôt simple, Robert Bean poursuit ses recherches sur le thème de l’obsolescence et sur ses multiples rapports avec les concepts étonnamment malléables de passé, de présent et d’avenir, ainsi que sur les effets de ces interactions. Chacune des images de la série est dominée par une composition bidimensionnelle où des entrecroisements de fils et d’oiseaux dessinent une partition savante sur un arrière-plan de ciel. L’entrée dans l’espace pictural est difficile ; le regard du spectateur est retenu à la surface par le jeu du motif, du rythme et de la répétition. Cependant, malgré la présence marquée d’éléments graphiques, la série ne constitue pas pour autant un retrait formaliste du quotidien. Ces images riches et fascinantes sont ouvertes à de nombreuses lectures et interprétations fécondes, certaines éclairées par les déclarations de Bean sur son œuvre, d’autres par une histoire du regard et par la promesse souvent frustrante des images photographiques. Les considérations proposées ici invitent à de plus amples discussions et, comme les photographies de Bean, sont destinées à susciter une réflexion sur les images, sans imposer d’interprétations.

Robert Bean, qui est professeur au Département des arts médiatiques du Nova Scotia College of Art and Design, explore depuis une décennie le thème de l’obsolescence, produisant des séries et des oeuvres telles que Metamorphosis, Verbatim ou Equations, qui abordent chacune des objets, des artefacts et des procédés qui ne sont plus viables, utiles ni courants dans notre monde contemporain hyper-connecté. Son projet sur les manuscrits du théoricien des médias Marshall McLuhan, Illuminated Manuscripts, invoque la nouvelle forme de nostalgie suscitée par les textes écrits sur papier ainsi que la perméabilité visuelle des médiums analogiques à deux faces. (L’écran numérique est foncièrement et physiquement unilatéral : même les images transparentes produites par interface gestuelle dans le film futuriste Minority Report, tourné il y a quinze ans, ne sont essentiellement lisibles que d’un seul côté). La production récente de Bean est grandement axée sur des oeuvres à la fois rétrospectives et anticipatoires se situant à un noeud topologique où les fils du passé, du présent et de l’avenir sont étroitement entrelacés et impossibles à démêler. En effet, sa série Equations explore de manière littérale d’anciens modèles physiques de noeuds mathématiques qui ont depuis longtemps été remplacés par la modélisation informatique et qui sont désormais conservés dans un musée. Leur rôle est passé de celui d’outils de visualisation puissants et éloquents à celui d’exemples désuets et presque artisanaux de la façon dont l’on procédait avant que tout le monde ne se promène avec de puissants ordinateurs de poche appelés « téléphones ».

Les discussions sur la « valeur de vérité » de la photographie peuvent paraître démodées en 2016 – avons-nous encore foi dans les photographies ; cette foi a-t-elle déjà été justifiée ? – mais le fait d’élaborer progressivement une oeuvre qui sera finalement imprimée et exposée dans des lieux particuliers tels que les galeries d’art renvoie à une époque où les photographies étaient résolument considérées comme des emblèmes de « ce qui a été », pour reprendre la fameuse formule de Roland Barthes dans son enquête sur l’ontologie de la photographie1. Le pouvoir référentiel de la photographie, son statut de document, a été démantelé par la théorie critique, tandis que sa version numérique contemporaine est désormais élevée au rang de médium reconnu dans le domaine de la création et de l’expression artistiques. Mais malgré le triomphe des capteurs numériques sur les sels d’argent photosensibles, la transition entre ces deux incarnations de la photographie a été relativement facile. Nous avons encore tendance à lire les photographies comme des photographies. Le naturalisme apparent, même lorsqu’il est fantastique ou surréaliste, est à mon avis l’une des raisons qui expliquent ce phénomène. Mais cela peut évidemment mener à une définition tautologique et frustrante : les photographies sont des photographies parce que nous les considérons comme telles…

1 Roland Barthes, La chambre claire. Note sur la photographie, Paris, Gallimard et Seuil, 1980, coll. « Cahiers du cinéma », p. 133.

 
[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine.]
 

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