Jocelyn Philibert, Arbres – Franck Michel, Les profondeurs du paysage

[Printemps-été 2017]

Jocelyn Philibert, Sans titre (pont de chemin de fer), 2010, 84 × 137 cm

Jocelyn Philibert, Sans titre (pont de chemin de fer), 2010, 84 × 137 cm

par Franck Michel

[Extrait]
Depuis plus de dix ans, Jocelyn Philibert photographie des arbres, la nuit. Cet engouement commença un été sur le bord du fleuve à Saint-Jean-Port-Joli. Venant d’acquérir un petit appareil numérique, il décide, la nuit venue, de sortir explorer les environs de son chalet en photographiant tout autour de lui. Il sera particulièrement fasciné par le rendu photographique d’un saule et par la simplicité d’utilisation du numérique. Surtout connu pour son travail de sculpteur, Philibert s’adonnera dès lors à développer une démarche principalement photographique autour de paysages nocturnes dominés par la figure de l’arbre. Il y consacrera plusieurs séries : Des arbres dans la nuit (2006), Sites (2007), Capter tout (2008), Panoramas (2009), Transparence (2010), Illumination (2012) et Intrusion (2014).

Symbole sacré et religieux aux sens multiples, métaphore de la vie, de la sagesse, de la puissance vitale et de la longévité et, plus récemment, emblème des luttes écologiques, l’arbre est un pilier de notre univers. Parfois romantique, parfois mystique, parfois politique, parfois formelle, la figure de l’arbre traverse l’histoire de l’art. À l’instar des peintres et des sculpteurs, de nombreux photographes lui ont consacré des corpus entiers : Eugène Atget, Harry Callahan, Lee Friedlander, Edward Weston, Arnaud Class, et bien d’autres. Pleinement conscient de cette longue tradition dont il a étudié les grands maîtres, Philibert développe au fil des ans une démarche patiente et minutieuse, loin des poncifs, qui implique plusieurs temporalités et étapes d’un travail attentif.

Le jour, Philibert arpente la campagne québécoise, principalement la Côte-du-Sud (Chaudière-Appalaches) à pied, à vélo ou en voiture à la recherche de lieux propices à la photographie nocturne. Il ne recherche ni le spectaculaire ni le pittoresque. Il affectionne les sites banals, les espèces d’arbres communes, les broussailles, les lieux oubliés du regard. Chemins et routes, bien que rarement représentés dans ses images, sont toujours omniprésents et deviennent la condition indispensable à la réalisation future de l’image. Ce sont par eux qu’il peut facilement découvrir le paysage diurne et y retourner photographier de nuit. La phase de repérages, élément clé de la démarche de l’artiste, demande donc de multiples traversées plus ou moins longues du paysage. Cette spatialite vécue conjugue les voies utilisées, le corps du marcheur ou du cycliste en action et l’environnement qui l’entoure, tout autant que les dimensions affectives éveillées par le cheminement1. Lors des déplacements nocturnes de l’artiste, cette spatialité sera modifiée par la présence de la nuit et la transformation des sens qu’elle procure…

1 Je fais référence ici au concept d’hodologie. « Il provient du grec hodos, qui signifie route ou voyage. L’hodologie est donc la science ou l’étude des routes ». John Brinckerhoff Jackson cité par Gilles A. Tiberghien, « Hodologique », Les carnets du paysage, no 11 (octobre 2004), p. 7. À l’origine, le concept d’hodologie « vient du philosophe Kurt Lewin qui l’avait entre autres utilisé pour décrire la structure de l’espace vécu l’associant à des concepts tels que “buts”, “route préférentielle”, “obstacle” ». Ibid., p. 8. Voir aussi les Carnets du paysage, no 30 (septembre 2016), livraison entièrement consacrée à John Brinckerhoff Jackson.

 
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