Josef Sudek, Le monde à ma fenêtre – Pierre Dessureault

[Printemps-été 2017]

Josef Sudek, Prague la nuit / Prague at Night, v. / c. 1950–1959, épreuve argentique / silver print, 12 × 17 cm

Josef Sudek, Prague la nuit / Prague at Night, v. / c. 1950–1959, épreuve argentique / silver print, 12 × 17 cm

par Pierre Dessureault

[Extrait]
Au début des années 1920, au moment où Josef Sudek s’établit comme photographe, Prague est devenue l’un des points de convergence des mouvements d’avant-garde venus de France, d’Allemagne et de Russie qui, après le démantèlement de l’Empire austro-hongrois après la Grande Guerre, s’attachent à repenser l’art dans sa pratique aussi bien que dans son rapport à la vie. En photographie, le pictorialisme, la Nouvelle Objectivité et les recherches du Bauhaus inspireront les figures dominantes de la photographie tchèque de l’époque. À cet égard, la version de l’exposition présentée à Ottawa1 comprend une section intitulée Le cercle de Sudek dans laquelle il nous est donné à voir des portraits dans la veine pictorialiste d’Adolf Schneeberger, des compositions et des photogrammes de Jaromir Funke et de Jaroslav Rössler, l’une des grandes figures de l’avant-garde tchèque. Bien que Sudek ait toujours gardé ses distances avec les Écoles, sa pratique, à ses débuts, emprunte certaines stratégies aux deux grands mouvements qui ont imprimé un caractère unique à la photographie de l’entre-deux-guerres.

Le travail d’inspiration pictorialiste que Sudek produit au cours des années 1920 s’intéresse à la surface des choses modulée par la lumière dans toutes ses déclinaisons. L’usage systématique du flou dans ses paysages comme dans ses vues de Prague, de l’île de Kolín et de l’Hospice des vétérans dissout les formes tantôt dans une atmosphère éthérée, tantôt dans la profondeur des noirs. Bien que ses images de la restauration de la cathédrale Saint-Guy (1924-1928) donnent aussi la vedette à la lumière, celle-ci est traitée de manière entièrement différente. Dans les vues d’ensemble comme dans les détails, elle se matérialise en de longues traînées, envahit l’espace, le découpe en plans, creuse les perspectives en établissant des lignes de fuite et le modèle pour décrire la monumentalité de l’architecture gothique avec toute la précision dont est capable le médium.

Par ailleurs, le travail commercial que réalise Sudek en atelier de 1927 à 1936 met en œuvre les principes de la Nouvelle Objectivité. Dans cette quête de nouveauté, Sudek pourrait prendre à son compte les propos de son contemporain Albert Renger-Patzsch : « Abandonnons donc l’art aux artistes et essayons de faire avec les instruments de la photographie des photographies qui puissent exister grâce à leurs qualités photographiques sans que nous n’empruntions quoi que ce soit à l’art2. » …

1 L’exposition Josef Sudek. Le monde à ma fenêtre a été produite par l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) en collaboration avec le Jeu de Paume pour la présentation à Paris et a fait l’objet de présentation à Paris au Jeu de Paume du 7 juin au 25 septembre 2016 et à Ottawa au MBAC du 28 octobre 2016 au 19 mars 2017. La conception de l’exposition est due à Ann Thomas, Vladimir Birgus et Ian Jeffrey. Un imposant catalogue a été produit par 5 Continents Éditions de Milan en collaboration avec le MBAC. Il faut signaler que la plus grande partie des œuvres faisant partie de l’exposition appartiennent aux collections du MBAC.
2 Albert Renger-Patzsh, Buts (1927), dans Olivier Lugon (dir.), La photographie en Allemagne : anthologie de textes 1919-1939, Nîmes, Jacqueline Chambon, 1997, p. 139.

 
[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine. En vente partout au Canada jusqu’au 21 septembre 2017 et sur notre boutique en ligne.]
 
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