Soulèvements, Images libérées, archives de résistance – Jill Glessing

[Printemps-été 2017]

Gilles Caron, Manifestants catholiques, Bataille du Bogside, Derry, Irlande du Nord, 1969, 
silver print / épreuve argentique, 2006
, 30 × 40 cm, Fondation Gilles Caron, Agence Gamma

Gilles Caron, Manifestants catholiques, Bataille du Bogside, Derry, Irlande du Nord, 1969, silver print / épreuve argentique, 2006, 30 × 40 cm, Fondation Gilles Caron, Agence Gamma

par Jill Glessing

[Extrait]
La résistance à l’oppression prend de nombreuses formes. Antonio Gramsci, incarcéré pendant la dictature fasciste de Mussolini, a cherché à comprendre les mécanismes du pouvoir. Construisant son concept d’hégémonie, qui sera plus tard publié dans Cahiers de prison, Gramsci a suggéré que le pouvoir était en constante évolution et instable, et donc toujours vulnérable à la contestation populaire. Dans ce cadre dialectique moderne du changement politique, Georges Didi-Huberman, historien de l’art et commissaire de l’exposition Soulèvements1, propose une définition plus poussée des processus par lesquels corps et sociétés s’élèvent contre l’oppression.

La résistance au pouvoir doit être aussi ancienne que les structures hiérarchiques qui la provoquent2. La dissension étant un sujet guère susceptible de susciter des commandes artistiques, nous ne disposons que de peu d’éléments sur des représentations anciennes. Ce n’est qu’avec l’avènement de révolutions républicaines et, concurremment, avec l’évolution des techniques de reproduction de masse qu’une telle documentation a pu être produite et diffusée. Walter Benjamin a souligné l’importance des tout jeunes médias qu’étaient la photographie et le cinéma pour les mouvements politiques.

Pour ces raisons, ces médias ont la part du lion dans l’exposition, aux côtés de vidéos, d’estampes, de documents, d’installations, de sites Internet, de dessins et de peintures. Deux grands étages du Jeu de Paume ont accueilli deux cent soixante-dix pièces du début du XIXe siècle à aujourd’hui, dont trois nouvelles créations commandées par le musée. Admirable par sa portée internationale, l’exposition a mis l’accent surtout sur du matériel européen, et français particulièrement, ce qui s’explique par le fait que sa ville hôte, Paris, est bien connue pour les révolutions populaires qui y ont eu lieu, de la Révolution aux grèves d’étudiants et d’ouvriers en 1968. Pendant sa tournée à Barcelone, Buenos Aires, Mexico et, pour finir, Montréal, elle sera adaptée pour mieux refléter le contexte régional.

Trois figures du XXe siècle qui ont œuvré en production ou en analyse d’images occupent une place centrale dans le riche réseau théorique à la base de l’approche de Didi-Huberman : l’historien de l’art autrichien Aby Warburg, le réalisateur russe Sergeï Eisenstein et le réalisateur français Chris Marker. Warburg a créé une typologie de gestes expressifs et de formes emblématiques relevant de l’histoire de l’art, qu’il a appelée la Pathosformel ; Eisenstein a inventé le montage cinématographique, technique qui juxtapose des scènes disparates pour donner naissance à des significations révolutionnaires ; et Marker, dans une synthèse brillante du montage eisensteinien et du geste warburgien, a construit une narration collective du soulèvement…

1 Soulèvements, Jeu de Paume, Paris, 18 octobre 2016–15 janvier 2017. Organisée par Georges Didi-Huberman.
2 Jean Nicolas note, dans La Rébellion française (Paris, Éditions du Seuil, 2002), qu’il a fallu au moins 8 528 émeutes entre 1661 et 1789 pour déclencher le processus de la Révolution française.

 
[Suite de l’article et autres images dans les versions imprimée et numérique du magazine.]
 
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