Joan Fontcuberta, Trauma – Sylvain Campeau, Autopsie d’une disparition

[Automne 2017]

Par Sylvain Campeau

[Extrait]
Il m’a souvent semblé qu’existaient deux versants, complémentaires, qui pouvaient rendre compte de ce qui constituait l’esthétique propre de Joan Fontcuberta. Un premier pourrait regrouper des oeuvres comme Fauna Secreta, Sputnik, L’Artiste et la photographie, le projet Miracles et cie. Toutes sont des séries où l’image photographique se présente comme témoignage délirant, trace d’un réel inventé, artefact probant d’une réalité construite sur la base de ce médium perçu comme purement documentaire. Puis il en est un autre où la vérité de la photographie passe par sa réalité plane, son contact apparemment immédiat, comme papier photosensible, avec une matière dont elle s’imprègne. Je pense ici à des séries comme Constellations, s’offrant comme saisies de ciels étoilés mais qui sont en fait les photogrammes des insectes écrasés sur le pare-brise de sa voiture lors des déplacements de l’artiste. D’autres jouent de l’évocation de cette empreinte, comme Hémogrammes, en ces images de sang séché, les Frottogrammes, Palimpsestes et Terrains vagues où l’empreinte d’un photogramme n’est jamais loin de l’intervention directe sur papier, propre à créer des images jetées directement sur la matière sensible de l’épreuve ou se montrant comme tel. Dans ce passage de l’un à l’autre de ces versants, la photographie se mesure à un enjeu de véridicité. Mais celle-ci peut-elle être appréhendée dans son rapport au réel ou doit-elle être réduite à sa réalité plastique, son statut d’empreinte par contact, son imprégnation de matières chimiques ? L’image, rappelons-le, dans sa dimension analogique, est coprésence, témoignage de ce qui a déjà été mis en présence avec l’appareil. Dans le cas des premiers exemples offerts, il s’agit de la réalité suggérée d’événements, témoignages narrativisés de faits présentés comme effectifs. Dans le deuxième cas, c’est la vérité du contact qui était sollicité. Il en va comme si c’était le statut même de la photographie, sa capacité documentaire qui était évoqué, dans un premier ensemble de faits présentés comme réalité, alors que la seconde série réduit les opérations à des matières en contact et que là résiderait la véritable réalité de l’image, des images.

Certes, il y a eu depuis les séries Orogénèse et Googlegrammes où l’image photographique s’est mesurée à sa dispersion, à son incroyable démultiplication et à la manière dont elle se trouve changée par sa version numérique et son absorption par le Web, la rendant ainsi protéiforme et ubiquitaire. On était désormais dans le royaume du numérique, moins concerné par la réalité plastique de l’image, qui paraît ne plus obéir à cette réalité, que par sa fluidité, son inaptitude, de nature dirait-on, à se fixer quelque part, sinon pour un court intervalle de temps…

 
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