Jessica Auer, Studies on How to View Landscape – Anne Pilorget

[Automne 2013]

VU, centre de diffusion et de production de la photographie, Québec
Du 22 mars au 21 avril 2013

La représentation du paysage comme genre nécessite une remise en question à mesure que change notre environnement. À cet égard, dans son exposition Studies on How to View Landscape présentée au centre VU, la photographe Jessica Auer propose une réflexion intéressante sur la façon de transcrire le paysage contemporain en s’appuyant sur des clichés du Parc national de Banff.

Réputé pour l’immensité de ses lacs et de ses montagnes, ce parc attire des milliers de visiteurs chaque année. Les photographies de l’exposition, enveloppantes par leurs dimensions, rendent compte nettement de sa beauté grâce à une grande profondeur de champ et, par l’utilisation de l’avant-plan, l’artiste donne du parc une perspective humaine. Cette esthétique du sublime souligne l’expression de la finitude de l’homme devant la nature infinie. Le travail de la photographe est ainsi ancré dans une tradition picturale : il évoque la vision romantique américaine, largement influencée par les œuvres de Caspar David Friedrich. Ce peintre est en effet l’initiateur d’ une attitude contem­plative et spiritualiste dans l’expérience d’une nature grandiose et sauvage. Toutefois, Jessica Auer ne cherche pas à représenter la beauté de la nature en traitant seulement l’environnement naturel. Au contraire, elle transcrit la réalité en y intégrant la présence de nombreux touristes qui arpentent le parc. Il en ressort un jeu pictural où l’artiste jongle entre une tradition américaine du paysage et celle, européenne, du paysage où apparaît la figure humaine. De cette juxtaposition, l’artiste offre plusieurs déclinaisons plastiques et thématiques possibles.

View of Peyto Lake offre ainsi un exemple de cohésion entre le paysage et l’homme. Prise de dos, une jeune femme isolée est tournée vers le paysage dans une position repliée et contemplative. La femme est dans, mais aussi face au paysage, absorbée devant un lointain inaccessible. Elle se fait intermédiaire : sa présence au premier plan guide notre regard vers un cadre plus vaste. Les lignes directrices convergeant vers le centre, vers un lac uniformément bleu au creux des montagnes ; elle nous invite à l’expérience intime du recueillement. Jessica Auer réalise ainsi l’expression du paysage non comme réalité extérieure mais comme espace interprété, subjectivé. Le paysage perçu par l’homme et pensé par l’homme le ramène à sa condition, à son propre espace intérieur. Par le caractère mélancolique de son atmosphère, cette œuvre n’est pas sans rappeler la peinture de Friedrich, Le Voyageur contemplant une mer de nuages. Mais cette appropriation du paysage comme image est poussée à un degré extrême dans les autres œuvres de l’ex­position. En effet, l’artiste a choisi pour panorama les lieux où les nombreux touristes s’arrêtent. Les œuvres évoquent alors les cartes postales ou les photos-souvenirs qui se ressemblent toutes.

En outre, l’artiste procède à une mise en abyme : elle photographie le geste des touristes photographiant le lieu. Ce jeu d’optique interroge la construction du paysage comme phénomène. Or, la réitération d’une même prise de vue en fige, voire en stéréotype la représentation. L’expérience personnelle de la contemplation devient banalisée, à la manière des œuvres d’art tellement célèbres qu’elles ne sont plus perçues pour elles-mêmes mais comme objets culturels.

Par l’observation des faits et gestes des touristes, nous comprenons l’absence d’interrelation avec le milieu : dans Lake Louise # 1 et Glacier Experience, certains personnages regardent un écriteau explicatif, d’autres font une pause, ou bien ont l’œil collé à leur objectif. Dans les quatre vidéos présentées lors de l’exposition, Jessica Auer laisse transparaître le caractère factice de l’attention portée au panorama en montrant, par exemple, plusieurs personnages concentrés sur leurs cellulaires. La technologie, l’industrie du tourisme participent à mettre un voile entre l’homme et son environnement. Ainsi, le sentiment de communion laissé par la photographie View of Peyto Lake se trouve remis en question par la vidéo qui, partant du même point de vue, montre d’autres touristes s’avancer au même endroit que la jeune femme. Par ce jeu dialogique entre la photographie et la vidéo, l’artiste déconstruit notre approche solitaire de l’image et rompt avec la vision traditionnelle du paysage. Ses œuvres ne représentent plus une sensation, mais un comportement.

Dans l’œuvre Lake Louise #1, la sépa­ration entre la nature comme réalité et les sujets humains est accentuée par la composition de l’image. Au premier plan, un groupe de personnes erre sur une surface urbanisée, telle une masse dont l’aspect compact l’assimile à un élément géométrique. À l’arrière-plan se dresse le paysage. Les deux ensembles sont clairement définis, occupant chacun la moitié de l’image. Ils s’opposent par leurs couleurs (les couleurs criardes des habits tranchent avec la douceur du paysage) et par leur dynamique (l’agitation des personnes contraste avec la stabilité, l’immuabilité des montagnes). Ces deux plans man­quent tant de cohérence plastique qu’ils pourraient être interchangeables avec ceux d’autres photographies. L’homme ne semble plus être dans, ni devant, mais hors du paysage qui devient le décor d’une incessante pantomime. Au lieu de former un ensemble harmonieux, la composition agit comme barrière à la contemplation.

L’exposition ne fait pas que montrer cette déficience de l’être au monde, elle interroge aussi la notion d’altérité. En effet, les individus photographiés ou filmés paraissent agir comme des éléments isolés. Peu d’interaction dans les gestes ou dans les regards témoigne d’une quelconque complicité. Cet effet est d’autant plus ressenti qu’aucun regard ne croise l’objectif. L’artiste semble n’avoir pas d’existence pour les individus présents.

Cet anonymat enlève toute connivence entre le spectateur et les personnes qui figurent sur l’image. Dans les vidéos, cette impression est amplifiée par l’absence de son : la scène paraît lointaine et irréelle. Le choix de point de vue de Jessica Auer lui permet donc de considérer le paysage comme élément indépendant. S’il y a juxtaposition d’individus et appropriation de l’image du paysage, il n’y a pas d’interaction réelle avec le lieu dans son authenticité.

Le spectateur lui-même peut difficilement se projeter dans le paysage devenu inaccessible. Par l’ensemble de ces moyens plastiques, l’artiste offre deux définitions du paysage, l’une est apparence asservie par l’homme, l’autre est réalité, mais
inaccessible.

Après un baccalauréat en histoire et une maîtrise en arts, lettres et civilisations, Anne Pilorget est critique d’art indépendante et a publié dans plusieurs revues dont Espace Sculpture et Inter, art Actuel.
 

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