[Hiver 2022]
Dawoud Bey, An American Project
par Ariane Noël de Tilly
Whitney Museum of American Art, New York
17.04.2021 — 3.10.2021
Depuis le tout début de son parcours dans l’univers de la photographie, Dawoud Bey pointe l’objectif de son appareil photographique en direction des gens et, surtout, des communautés marginalisées. La rétrospective de son travail, présentée au Whitney Museum of American Art, mettait en lumière tant la dimension éthique de son processus de création, soit celle d’une collaboration étroite avec les personnes photographiées, que la fonction sociale et politique que l’artiste confère à la photographie.
L’immersion des visiteurs dans le monde de Bey commençait par une sélection de sa série Harlem, U.S.A., présentant une chronique aussi évocatrice qu’inspirante de ce quartier de Manhattan entre 1975 et 1979. Avec cette série, l’objectif de Bey, qui est de donner une plus grande visibilité aux sujets photographiés et de les présenter sans préjugés, tels qu’ils sont, fiers, travaillants, heureux, rappelle celui de James Van Der Zee (lequel a réalisé de nombreux portraits des Afro-Américains vivant à Harlem au cours des années 1920 et 1930). Harlem, U.S.A. rassemble des images spontanées, croquées sur le vif, mais dont certaines révèlent déjà l’esprit de collaboration avec ses sujets que Bey développera davantage au cours de la décennie suivante.
Les photographies de rue mettant en scène des enfants témoignent de ce moment de complicité entre photographe et modèles. Les images qui en résultent traduisent très bien l’énergie bouillonnante des enfants, mais nous rappellent aussi à quel point ces derniers s’amusent, par moments, à imiter les adultes. Le garçon de la photo intitulée A Boy in Front of the Loew’s 125th Street Movie Theater, Harlem, NY (1976), vêtu d’une tenue de sport bien coupée, chaussé d’espadrilles impeccablement blanches et portant des lunettes de soleil modèle aviateur, a l’air parfaitement à l’aise dans cet environnement. Sa pose est décontractée et son attitude assurée. On pourrait presque croire qu’il est le propriétaire de cette salle de cinéma, mais deux détails trahissent son imitation d’un adulte : il tient à deux mains un carton de jus de raisin et, afin de s’appuyer sur la barrière placée devant la billetterie, il doit se tenir sur la pointe des pieds. Quant à elles, les deux fillettes de Two Girls at Lady D’s, Harlem, N.Y. (v. 1976) se déhanchent comme les mannequins du monde de la mode et leurs expressions faciales irradient de bonheur.
Après avoir travaillé pendant une quinzaine d’années avec un appareil photographique 35 mm ainsi qu’un appareil sur trépied lui permettant de réaliser des portraits de 4 pouces sur 5, Bey entame en 1991 une série avec un appareil Polaroid 20 × 24 pesant plus de 120 kg, faisant plus de 1 m 80 de hauteur et nécessitant, de fait, deux personnes pour le manipuler. C’est dans un studio appartenant à Polaroid que Bey entreprendra une série de portraits de ses amis et confrères de classe à Yale, inspirée de Rembrandt. La sélection de photos de corpus de l’œuvre de Bey illustre très bien son évolution : alors qu’au début il créait un portrait unique, tel Whitfield, New York, NY (1991), il comprendra ensuite que ces images deviennent plus intéressantes quand elles forment une dyade ; par exemple, le diptyque Lorna, New York, NY (1992) est composé de deux portraits de l’artiste Lorna Simpson. Pour chacun d’eux, elle prend une pose légèrement différente et affiche deux expressions distinctes. Le portrait de gauche la révèle plus méditative, celui de droite, plus présente car elle est tournée vers le regardeur.
Rapidement, cette série évoluera dans une autre direction : plutôt que de multiplier les portraits d’une même personne, il fragmentera des portraits de dyades ou de groupes. C’est le cas de Martina and Rhonda, Chicago, IL (1993), un double portrait composé de six photos présentées suivant la configuration d’une grille, trois par rangée. D’emblée, on sait qu’il s’agit d’un portrait, mais quand on tente de suivre la continuité d’une partie du corps ou d’une pose dans le cadre suivant, on constate que les images ne sont pas parfaitement alignées. Visuellement, l’effet est des plus intéressants, car le double portrait est créé à l’aide de six détails, nous invitant à constater que l’ensemble est éventuellement un assemblage de fragments.
C’est avec une sélection de la série Night Coming Tenderly, Black (2017) que se terminait le parcours de la rétrospective du Whitney. Le titre de cette série a été tiré d’une strophe d’un poème de Langston Hughes, Dream Variations. Alors que les autres séries présentaient des figures humaines, mais aussi des sujets contemporains, Night Coming Tenderly, Black se démarquait par des paysages dépourvus de gens. C’est la filière clandestine pour aider les esclaves noirs à fuir le Sud, connue en anglais sous le nom The Underground Railroad, qui a inspiré Bey pour ce projet. Plus précisément, il a photographié les derniers 80 kilomètres que les esclaves noirs avaient à franchir afin d’atteindre le lac Érié et, ce faisant, le Canada, terre de liberté. Les paysages exposés sont nécessairement nocturnes, puisque seule la nuit permettait aux Noirs de se déplacer dans la plus grande invisibilité. Par son traitement des variations de la couleur noire, offrant une noirceur protectrice, mais rendant aussi le trajet plus difficile à franchir, Bey rend hommage au travail de Roy DeCarava, un photographe qui l’a marqué tout au long de sa carrière.
Night Coming Tenderly, Black s’inscrivait bien au cœur du « projet américain » de Dawoud Bey, d’où le sous-titre de l’exposition Dawoud Bey: An American Project, soit celui de donner une plus grande visibilité aux Noirs, mais aussi à leur histoire. Le projet américain de Bey en est un de collaboration, de dialogue, de visibilité, d’inclusion et de liberté. En plus d’être fort important et nécessaire, il est en soi une entreprise qui incite à repenser l’Amérique dans le contexte actuel où la violence, le racisme, les inégalités sociales, la suppression des droits de vote pour les gens de couleur sont toujours omniprésents. Comme la rétrospective au Whitney le montrait, qu’ils soient humains ou historiques, tous les sujets qui ont été étudiés par Bey à l’aide de son appareil photographique l’ont été avec dignité et dans le plus grand respect.
Ariane Noël de Tilly est professeure au Département d’histoire de l’art du Savannah College of Art and Design. Elle est titulaire d’un doctorat en histoire de l’art de l’Université d’Amsterdam et a complété des études postdoctorales à la University of British Columbia. Ses recherches portent sur l’exposition et la préservation de l’art contemporain, sur l’histoire des expositions, ainsi que sur l’art engagé.
[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 119 – CONTRE-NATURE ]




