Éditorial

[Hiver 2026]

Éditorial
par Jacques Doyon

Une même passion pour l’image parcourt les séries présentées dans ce numéro, rassemblées par des artistes et une écrivaine qui sont à la fois un peu collectionneurs, archivistes et documentaristes. On y trouve des portraits de collectionneurs d’art contemporain et autochtone de Colombie-Britannique, des images d’archives qui rendent hommage aux gestes et rituels des opérateurs de chambre noire et des représentations vernaculaires de tout le siècle de femmes en train de lire. On retrouve au coeur de ces démarches une mise en valeur des gestes, des savoirs, des engagements qui font la culture, promeuvent sa diffusion et permettent qu’elle infuse toutes les dimensions de la société.

La série de portraits de collectionneurs de Christos Dikeakos s’attache d’abord à témoigner de la richesse et de la diversité de vies consacrées à réunir des oeuvres et des objets pour le plaisir de les fréquenter et pour assurer leur préservation ultérieure dans la mémoire collective. Ses photographies de collectionneurs, toutes de facture singulière, traduisent l’idiosyncrasie particulière qui lie les gens aux objets et oeuvres qu’ils acquièrent. Ces portraits s’insèrent dans un ensemble qui évoque d’autres dimensions du collectionnement privé ou institutionnel, incluant studios d’artistes, cabinets d’archives et salles de musée, pour évoquer le fil qui va de la création à l’appréciation et à la transmission des oeuvres de culture. À l’autre bout de ce spectre, l’improbable ensemble de jouets et de chaussures d’enfants déposés sur les marches du Parlement provincial en mémoire des enfants autochtones décédés dans les pensionnats est tout à fait remarquable.

Michel Campeau est un glaneur invétéré et un scrutateur, studieux et amusé, de l’image photographique. Il est aussi un artiste-photographe ayant choisi de ne plus en créer pour plutôt redonner vie à des photographies négligées. Ce qui l’amène, une fois de plus, à proposer une publication rassemblant une longue série d’images d’archives se déclinant en une typologie des gestes et rituels associés à la pratique de la chambre noire. Il jette ainsi une sorte de regard archéologique sur une technologie en train de disparaître et rend hommage à tous les intervenants et contributeurs qui ont animé cette pratique et l’ont rendue possible. Les gestes sont appliqués et le ton, souvent sérieux, parsemé de scènes parfois cocasses, mais l’ensemble est sublimé par des commentaires très personnels qui narrent un parcours de vie et surtout les moments qui ont animé un devenir-artiste.

Sara Knelman, écrivaine, enseignante et éditrice, a collectionné durant une vingtaine d’années plusieurs centaines d’images vernaculaires montrant des femmes en train de lire. Les poses, les gestes, les costumes, les contextes de lecture, tous très variés, rendent compte de moments de légèreté et de loisir autant que d’attitudes plus studieuses ou professionnelles. Les représentations, couvrant tout le siècle, témoignent de l’évolution à la fois des techniques photographiques et de la place des femmes dans nos sociétés. Sans légendes, descriptions ni autres indications que les petites notes des versos, les images parlent d’elles-mêmes. Collection inusitée, elle a valeur de manifeste, par son affirmation de l’importance de la lecture (et implicitement de l’écriture) permettant la constitution d’un espace pour soi, l’accès à la culture et une contribution au développement d’une culture de l’affirmation.

 

[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 131 – Collectionner ]
[ L’article complet en version numérique est disponible ici : Éditorial ]