Dak’Art 2018. Focus sur la photographie – Érika Nimis

[19 octobre 2018 — Contenu web exclusif]

Dak’Art 2018
Du 3 mai au 2 juin 2018

Par Érika Nimis

Du 3 mai au 2 juin 2018, la capitale sénégalaise a vécu à l’heure de Dak’Art, la plus ancienne biennale internationale d’art contemporain sur le continent africain. Initiée à la toute fin des années 1980, la Biennale de Dakar fonctionne grâce aux subsides1 de l’État sénégalais doté d’une politique culturelle mise en place sous Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal (1960-1980), mais encore plus grâce au dynamisme de la communauté artistique locale, comme en atteste l’immense popularité du volet Off de cette biennale. L’incontournable Simon Njami (qui a, entre autres, dirigé la biennale de la photographie de Bamako entre 2001 et 2007) assurait la direction artistique du volet In, pour la seconde édition consécutive.

Le thème officiel de cette année était « L’heure rouge », emprunté à une pièce de l’écrivain Aimé Césaire (1913-2008), Et les chiens se taisaient (1956) : « À l’heure rouge des requins, à l’heure rouge des nostalgies, à l’heure rouge des miracles, j’ai  rencontré la Liberté », dit le personnage du « rebelle » dans cette pièce. Intitulée Une nouvelle humanité, l’exposition internationale réunissait 75 artistes de 33 pays d’Afrique et de la diaspora, dans le décor fascinant de l’ancien Palais de justice de Dakar, un lieu en friches, comme au lendemain d’une apocalypse, qui a inspiré bon nombre d’artistes, depuis son abandon dans les années 1990, tels le duo de photographes Laeïla Adjovi et Loïc Hoquet, récompensés lors de cette édition par le Grand Prix Léopold Sédar Senghor pour leur série mettant en scène Malaïka Dotou Sankofa, personnage fictif inspiré d’un poème que Laeïla Adjovi a écrit… « Malaïka comme ange en swahili, ‘Dotou’ comme ‘reste droite’ en langue fon du Bénin et ‘Sankofa’ pour le symbole akan (Ghana) de l’oiseau messager qui vole la tête tournée vers l’arrière pour dire ‘learn from the past’ ». Cet ange, qui pourrait bien être une métaphore de l’Afrique, semble aussi incarner cette Liberté du rebelle dans la pièce de Césaire. Autre œuvre primée, Chinafricanism: les murales photographiques de Franck Abd-Bakar Fanny invitaient le visiteur à se fondre dans les décors chaotiques d’une ville chinoise et prendre conscience des grandes similitudes entre ici et là-bas, dans une mondialisation assumée. Homme d’affaires basé à Abidjan, Franck Fanny se revendique autodidacte, tout comme Laeïla Adjovi.

Ces deux prix (sur quatre remis lors de la cérémonie d’ouverture de cette édition) attribués à des photographes reflètent-ils pour autant la place accordée à la photographie dans cette biennale ? Rien n’est moins sûr. Car, hormis quelques initiatives du Off, la photographie est restée au final assez discrète durant cette 13e édition, avant tout vitrine des arts plastiques dits « traditionnels », comme la sculpture, la peinture et, plus récemment, de la vidéo qui s’impose toujours plus dans la programmation officielle. Il est vrai aussi que de nombreux festivals en Afrique lui sont déjà entièrement consacrés, parmi lesquels la biennale de Bamako ou encore LagosPhoto.

L’édition de 2018 proposait néanmoins quelques expositions de photographie dans l’énorme programmation du Off (avec plus de 320 évènements inscrits, un record). L’exposition Bridge à la Villa Rouge, maison familiale de Salimata Diop, directrice artistique du Musée de la photographie à Saint-Louis (MuPho), mettait ainsi les pleins feux sur la jeune génération montante. Parmi les œuvres remarquées, celle d’Alun Be, avec sa série futuriste Edification réalisée au Sénégal, mettant en scène des enfants qui portent des casques de réalité virtuelle dans leur quotidien, comme pour s’en échapper : « Le photographe évoque un futur dans lequel la technologie numérique s’intègre dans la société africaine et côtoie dans un même temps les héritages culturels du pays » (Libération, 2 août 2018). Autre photographe célébré à la Villa Rouge, Pierre-Christophe Gam en « designer de la renaissance africaine » (Le Monde, 14 octobre 2015) proposait, dans la série The Upright Man (L’Homme intègre), un regard apocryphe sur l’héritage de Thomas Sankara, figure visionnaire de la lutte contre l’impérialisme et le néocolonialisme, à la tête du Burkina Faso de 1983 à 1987, renversé à l’âge de 37 ans. S’inspirant d’une pratique largement répandue en Afrique de l’Ouest, qui consiste à utiliser des tissus imprimés Wax comme supports d’idées et de valeurs, il a littéralement transformé l’icône politique en « martyr quasi christique ». Toujours à la Villa Rouge, dans Les mariés de notre époque, Ishola Akpo a saisi avec délicatesse les gestes et artéfacts du mariage qui, en Afrique, reste une « tradition séculaire qui véhicule ses propres clichés » qu’il faut se réapproprier, comme la pratique de la dot.

Autre lieu, autre décor, Émilie Régnier (originaire de Montréal) exposait sa série Léopard à l’hôtel Onomo. Cette série de portraits d’adeptes de l’imprimé léopard a débuté, alors qu’elle était en résidence à Paris : « La signification du motif évolue avec les époques, les pays et les cultures. Partout il est porteur de sens, cette série de portraits m’a amené à parcourir le monde (…)… autant de personnalités rencontrées que de léopard différents. »

Au centre culturel Daniel-Brottier (du nom d’un missionnaire français envoyé au Sénégal au début du XXe siècle, qui pratiquait la photo et fit éditer des cartes postales), la Fédération africaine sur l’art photographique (FAAP), créée en février 2018 à Dakar pour « unir les photographes d’ici et d’ailleurs » (selon l’ex-photoreporter Mamadou Gomis qui a initié le regroupement qui compte quelque 150 membres), présentait un collectif de photographes et de dessinateurs venus de plusieurs pays d’Afrique et d’Europe. Parmi les photographes, Anastasie Langu (née à Kinshasa en 1992) lançait un S.O.S, sous la forme d’une performance photographique oppressante, selon elle, afin d’extérioriser ses peurs et ses questionnements sur la société dans laquelle elle vit.

Autre initiative, autres moyens, dans un condominium de luxe tout juste sorti de terre, l’immeuble Grey, un promoteur mécène proposait theMatter, un projet pluridisciplinaire comprenant huit expositions et deux restitutions de résidences artistiques, où la photographie était très peu présente, se résumant pour ainsi dire à la nouvelle star de la photographie vernaculaire africaine, le Burkinabè Sanlé Sory (né en 1943), exposé récemment au Philadelphia Museum of Art. À noter que d’autres œuvres issues du patrimoine photographique africain du XXe siècle ont été exposées durant la biennale, comme celles de Roger daSilva, photographe à Dakar dans les années 1950-60, présentée par l’association Xaritu foto, et d’Oumar Ka, 88 ans, avec ses tranches de vie rurale de la région du Baol (Sénégal), déjà exposées au Met de New York en 2015.

Retour à l’immeuble Grey : Benjamin Biayenda, jeune prodige de la peinture, dans son exposition Anachronie (organisée par la poétesse Amandine Nana), dévoilait une petite série expérimentale très réussie, basée sur des recherches autour des cartes postales anciennes, croisant des portraits de Normandes et de Bretonnes en costumes traditionnels avec ceux d’Africaines pris à l’époque coloniale : « J’ai fait des comparaisons esthétiques en les collant, superposant les unes avec les autres. S’en est suivie une série de dessins au crayon et pastel, représentant des femmes noires en costumes normands. »

Pour cette nouvelle génération d’artistes, la photographie est un moyen d’expression permettant de réinventer le monde selon leurs propres codes, de penser le présent et le futur en intégrant le passé. Avec un enthousiasme certain, cette génération touche-à-tout fait bouger les valeurs dites ancestrales, les icônes immuables, mélange les genres, à l’image du personnage androgyne de Laeïla Adjovi et Loïc Hoquet, Maleïka qui, bien qu’enfermé dans sa prison, s’évade par la soif de connaissance. Sans frontière, réelle ou virtuelle, la photographie demeure un outil d’émancipation, comme le rappelle Babacar Traoré dit Doli, membre du laboratoire Agit’Art, dans son installation à La Cloche des Fourmis, événement phare du Off, perçu comme une contre-biennale2, où il présentait une collection de clés, capable de faire sauter tous les verrous, qu’ils soient historiques, politiques, sociaux, culturels ou générationnels.

1 Plusieurs observateurs soulignent cependant la fragilité de l’évènement : dans un article du Monde (daté du 3 mai 2018), le chroniqueur Hamidou Anne va même jusqu’à exiger une réforme profonde de la biennale pour assurer sa survie.
2 Cette année, le laboratoire Agit’Art, réuni depuis 1973 autour d’Issa Samb, connu aussi sous le nom de Joe Ouakam, figure mythique de l’art contemporain au Sénégal, disparu en avril 2017, faisait sa contre-biennale à l’Ancien marché malien, un lieu en friches en face de la gare ferroviaire, avec une proposition réunissant des artistes de divers horizons, La Cloche des Fourmis.

 

Érika Nimis est photographe, historienne de l’Afrique, professeure associée au Département d’histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal. Elle est l’auteure de trois ouvrages sur l’histoire de la photographie en Afrique de l’Ouest (dont un tiré de sa thèse de doctorat : Photographes d’Afrique de l’Ouest. L’expérience yoruba, Paris, Karthala, 2005). Elle collabore activement à plusieurs revues et a fondé, avec Marian Nur Goni, un blog dédié à la photographie en Afrique : fotota.hypotheses.org/.