Gabor, de Joannie Lafrenière

[7 décembre 2021 — Contenu web exclusif]

Joannie Lafrenière, Gabor, 2021

Gabor
Rencontres internationales du documentaire de Montréal
Samedi 20 novembre 2021

Par Michel Hardy-Vallée
(French only)

Faut-il encore présenter Gabor Szilasi ? C’est un photographe qui a touché à tous les genres, en plus d’avoir enseigné et de s’être impliqué dans la collectivité. Il laisse une trace immense et chaleureuse, et ses images ont encore le pouvoir de nous émouvoir. Si la plupart des faits que nous avons à son sujet sont bien établis, en particulier par l’ouvrage L’éloquence du quotidien (2009) de David Harris, par le documentaire Gabor (2021), nous pouvons également saisir sa personnalité unique, à la fois accueillante et insaisissable. La saveur particulière du film de Joannie Lafrenière est une combinaison de tons en apparence légère, mais qui révèle un engagement sincère. La réalisatrice puise, dans la culture visuelle nord-américaine populaire, son esthétique tapageuse, ses couleurs optimistes et son rythme tonitruant, ce qui lui permet d’établir un arrière-plan sur lequel le calme, les silences parlants et l’intelligence subtile de Szilasi peuvent se détacher.

Ce contrepoint anime l’ensemble du film, qui procède par cercles concentriques, plutôt que de manière chronologique : la mémoire est un espace à explorer. On approche Szilasi d’abord par la surface (littéralement : l’une des premières scènes est une visite chez sa coiffeuse), et en suivant ses traces dans Charlevoix, dans sa chambre noire, lors d’expositions, avec ses amis et sa famille. On aboutit en Hongrie, dans une rame du métro de Budapest, dont il fut un ouvrier pour un moment. C’est ainsi qu’il raconte patiemment sa fuite du pays, et ce qu’il a perdu en chemin. Mais les cercles ne sont pas parfaitement concentriques : l’ironie et l’humour de Szilasi remontent facilement à la surface lorsqu’il demande à la réalisatrice si sa performance est adéquate.

Il ne se passe rien dans Gabor au sens documentaire du terme – aucun drame, aucune intrigue -, si ce n’est le récit du don des archives du photographe à Bibliothèque et Archives Canada. Tout arrive dans et par l’image : d’une photographie nous passons à une reproduction dans un livre, qui est ensuite confrontée au lieu même de la prise de vue, puis qui est à nouveau photographiée par un téléphone intelligent, dont nous voyons l’écran, et ainsi de suite. Lors de la projection du film pendant les Rencontres internationales du documentaire de Montréal, la réalisatrice a souligné le travail d’Emmanuelle Lane au montage, et le résultat mérite l’éloge. Car non seulement le montage nous permet de traverser des images mises en abyme de manière complexe, le choix des prises permet également de faire d’innombrables liens en filigrane. Je retiens celui-ci : sa fille Andrea raconte comment elle débarqua un jour dans le bureau de son père, malheureuse pour une histoire de cœur. L’ayant laissé parler, Gabor Szilasi lui demanda simplement de se rapprocher de la fenêtre : plutôt que de lui prodiguer des conseils, il la photographia. En contrepartie, une fois le camion chargé des boîtes destinées aux archives nationales, on voit le photographe regarder ses documents s’éloigner par la fenêtre, pendant que sa fille prend son portrait.

Le film évite la complaisance, même si son sujet est aussi sympathique que le point de vue qu’il dresse. Pour Andrea Szilasi, les boîtes ne contiennent pas seulement une œuvre. Elles renferment une partie de l’album de famille qui s’en va, une mémoire qui s’éloigne.

Michel Hardy-Vallée, PhD, est historien de la photographie et chercheur invité au Gail and Stephen A. Jarislowsky Institute for Studies in Canadian Art de l’Université Concordia. Ses recherches s’intéressent au livre de photographie, à la narration visuelle, aux pratiques interdisciplinaires ainsi qu’à l’archive, dans les contextes québécois et canadiens. Elles ont été diffusées dans History of Photography, ainsi que par le biais de différents ouvrages collectifs et conférences. Il travaille actuellement sur une monographie du photographe montréalais John Max (1936–2011).