Audrey Genois, MOMENTA 2019 : un champ élargi pour la biennale — Jacques Doyon

[Automne 2019]

Une entrevue de Jacques Doyon

Audrey Genois est directrice générale de MOMENTA | Biennale de l’image (anciennement Le Mois de la Photo à Montréal) depuis 2016. Elle a été conservatrice adjointe à la Galerie de l’UQAM de 2002 à 2016. En quinze ans, elle a coordonné plus de soixante expositions et une dizaine de circulations nationales et internationales. Engagée dans le milieu de l’édition, elle a dirigé et coordonné une quarantaine de publications sur l’art actuel, en plus d’assurer la gestion de la Collection d’œuvres d’art de l’UQAM. Elle a notamment été commissaire des expositions Guillaume Simoneau. Murder (Les Rencontres d’Arles), Expansion. Les 40 ans de l’UQAM (avec Louise Déry), Vidéozoom. L’entre-images (présentée dans douze lieux au Canada et à l’étranger, avec le collectif de commissaires La Fabrique d’expositions) et Motion (en collaboration avec HEAD – Genève et avec La Fabrique d’expositions). Elle était commissaire associée de l’exposition David Altmejd. The Index, présentée au pavillon du Canada de la Biennale de Venise en 2007. Elle fait partie de l’équipe commissariale de l’édition 2019 de MOMENTA avec María Wills Londoño (commissaire invitée) et Maude Johnson.

JD : La biennale en sera cette année à sa seconde édition depuis le changement du nom de l’organisme et son repositionnement en 2017. Pouvez-vous nous rappeler tout d’abord les motivations qui vous ont incitée à ce repositionnement dès votre arrivée en poste en 2016 ?

AG : Je ne dirais pas que la biennale opère un repositionnement. C’est davantage une réflexion stratégique afin de mettre en perspective les développements souhaités pour l’organisme et, surtout, pour réfléchir à la façon dont nous pouvions augmenter la notoriété de la biennale au niveau local, national et international. Cela s’inscrit dans un souci de continuité tout en souhaitant essayer de nouvelles choses pour faire connaître nos activités auprès d’un plus grand nombre de personnes et multiplier les collaborations. Il est important de préciser que Le Mois de la Photo à Montréal (MPM) et MOMENTA ne doi­vent pas être comparés ou mis en opposition, car il s’agit du même organisme. Comme nous avons trente ans, je crois qu’il est sain de se poser des ques­­tions sur notre avenir et sur les prochains chapitres de l’histoire de l’organisme.

Le changement de nom visait à traduire plus justement ce qu’était devenu Le Mois de la Photo à Montréal (MPM) au fil des années. Le MPM était perçu auprès du public, du milieu des arts et à l’étran­ger comme étant un festival. Chaque fois que je parlais du MPM, je devais préciser que nous n’étions pas un festival, mais bien une biennale. Il y avait également une incompréhension du public lorsqu’il découvrait qu’une édition présentait davantage de vidéos que de photographies. Alors que dans les années 1980 il était important de faire reconnaître l’apport de la photographie dans l’art contemporain, nous n’abordons plus aujourd’hui les arts visuels de manière disciplinaire et les artistes se définissent de moins en moins en regard d’un médium spécifique. En somme, le changement de nom visait à traduire plus justement la mission de l’organisme, afin de communiquer de manière plus efficace ce que nous sommes et de nous inscrire dans le réseau des biennales. D’ailleurs, nous ne sommes pas le seul Mois de la Photo à avoir effectué un changement de nom dans le but d’être en phase avec son époque, d’au­tres l’ont fait avant nous et certains sont en processus de changement.

JD : Comment ces objectifs se sont-ils matérialisés et ont-ils évolué depuis la tenue de la première biennale MOMENTA en 2017 ?

AG : À la suite de l’édition de MOMENTA 2017, nous avons travaillé à la rédaction d’un plan stratégique pour les cinq prochaines années. Ce travail de réflexion, qui a été supervisé et encadré par kabana – un studio de consultation stratégique en finance et en marketing – nous a menés à actualiser la mission et le mandat de MOMENTA, qui sont maintenant très orientés vers le public et sur le rôle que nous souhaitons avoir dans la société. Nous avons actualisé la manière dont nous définissons nos aspirations et nos actions. Ces dernières sont désormais guidées par l’objectif d’avoir un impact sensible et sensé sur le monde au moyen de l’image, ce qui constitue l’essence de notre mission et ce qui oriente nos choix.

Notamment, la programmation de MOMENTA comprend maintenant deux composantes qui sont au cœur de notre mission : 1) la diffusion de l’art contemporain par l’entremise de nos expositions et 2) l’accessibilité de l’art contemporain à un plus grand nombre de personnes au moyen d’une offre éducative engageante et innovante, ce que nous appelons MOMENTA Créatif.

Cette année, nous travaillons également avec une agence de communications et de relations de presse, bicom, qui nous a conseillés pour l’intégration de nouvelles pratiques et qui nous accompagne dans la mise en place de nouvelles stratégies numériques et marketing.

Pour ses trente ans, MOMENTA s’est fait le cadeau de s’entourer de personnes inspirantes et passionnées qui allaient l’accompagner dans son désir de faire mieux, d’expérimenter et d’oser. Mes réponses aux questions suivantes traduisent bien la façon dont se matérialisent nos nouvelles initiatives. Elles sont en écho avec la mission portée par MOMENTA ainsi qu’avec les objectifs stratégiques que nous nous sommes fixés, soit d’augmenter l’impact de la proposition artistique et parler et faire parler des actions de MOMENTA auprès d’un plus grand nombre de personnes et au-delà des frontières québécoises et canadiennes.

JD : Le volet expositions de l’événement de cette année semble s’inscrire clairement dans la continuité, mais vous innovez en contribuant aux Rencontres photographiques d’Arles avec deux expositions
d’artistes québécois.

AG : Dans l’ADN de l’organisme, il y a l’importance de promouvoir l’engagement artistique d’ici sur la scène internationale et de développer des liens entre les milieux montréalais et les divers faisceaux artistiques à l’étranger. Toutefois, au lieu d’envisager uni­­quement la promotion des artistes du Canada au sein même de notre manifestation, nous souhaitons augmenter le rayonnement des artistes et de MOMENTA en lançant des projets à l’étranger ou en nous associant à d’autres manifestations.

Cette année, nous présentons deux expositions individuelles dans le programme officiel des Rencontres d’Arles. Il s’agit d’une vitrine exceptionnelle pour les artistes d’ici et pour notre organisme. Nous avons également un partenariat avec LE BAL à Paris pour une exposition à OPTICA. En 2020, nous présenterons des projets en Écosse et en France. L’ajout de cette programmation hors biennale permet d’intensifier le développement d’une communauté artistique à l’extérieur du Québec. Pour les prochaines années, l’un des objectifs de MOMENTA est de développer de nouvelles initiatives avec des partenaires de divers horizons, afin d’affirmer plus fortement sa présence dans l’écosystème artistique international et d’accroître le rayonnement des
artistes du Canada.

JD : Dans votre volonté de favoriser l’engagement auprès du public et d’accroître l’impact de la biennale, vous accordez beaucoup d’importance au développement d’un volet pédagogique dont les activités sont préparées en collaboration avec des inter­venants de différents milieux. Quelle est l’ampleur de ces activités ? Quelles sont les nouvelles initiatives récemment développées ?

AG : Au cœur de notre mission se trouve la sensibilisation des publics aux enjeux sociétaux que nous abordons par le biais de l’art contemporain. MOMENTA Créatif a été créé en 2017 dans la perspective de structurer davantage cet aspect de notre mission. MOMENTA a bonifié et raffiné ses activités éducatives en souhaitant s’adresser à une plus grande mixité démographique et culturelle. En complément aux expositions, MOMENTA développe un programme de médiation pour des publics de tous les horizons, dans un esprit d’inclusion et d’accessibilité à l’art. MOMENTA Créatif est constitué de plusieurs activités éducatives qui visent la découverte des œuvres exposées et des enjeux sociaux qu’elles abordent, selon des perspectives didactiques et créatives. Les activités sont développées avec l’aide d’organismes partenaires dans une optique de cohésion sociale et de pédagogie par l’image. Parmi ces organismes à but non lucratif, nous travaillons avec Exeko (qui œuvre pour l’inclusion sociale par la créativité), la Fondation filles d’action (qui favorise la création d’espaces spécifiques aux filles et aux jeunes femmes) et Brila (qui développe des activités liant philosophie et créativité). La collaboration avec ces organismes légitime la pertinence de nos initiatives et contribue à l’innovation dans notre approche pédagogique. Il est essentiel pour MOMENTA de s’associer à des organismes aux vocations spécialisées, afin de créer des activités appropriées et adaptées à leurs besoins et à ceux de leur(s) clientèle(s). Ces organismes sont engagés dès le départ dans la conceptualisation des activités de médiation. Ce type de travail collaboratif est extrêmement enrichissant. Soulignons également que certains ateliers de médiation sont travaillés en collaboration avec des artistes. C’est le cas de Raphaëlle de Groot et de Jamie Ross, qui conceptualiseront pour nous deux ateliers. Au total, dix ateliers seront offerts gratuitement au public et aborderont des sujets comme la crise environnementale, la découverte de la culture innue ou l’histoire de la communauté queer en Amérique du Nord. Au total, le programme de MOMENTA Créatif comprendra dix ateliers thématiques s’adressant à des publics variés et spécifiques de tous les âges.

Dans notre mandat figure également le désir de contribuer à l’innovation culturelle et sociale par le biais de nos activités de médiation. Je pense ici, entre autres, au jeu vidéo éducatif sur la photographie québécoise que nous avons produit pour les enfants de 9 à 12 ans et offert dans les écoles du Québec dans le cadre des cours d’arts plastiques. Ce jeu, offert en version française et anglaise, est accessible en ligne et gratuit. MOMENTA souhaite ainsi contribuer à enrichir le contenu de haute qualité destiné au jeune public afin de faire en sorte que le plus grand nombre d’enfants aient accès à l’art contemporain et à la production des artistes du Québec. Dans une visée de développer un MOMENTA plus innovateur et rassembleur, nous souhaitons inspirer notre communauté tout en ayant un impact positif sur le développement de notre société. Un deuxième jeu vidéo destiné à un public plus jeune de 6 à 9 ans sera lancé à la fin de l’année 2020.

En 2017, la fréquentation des activités éducatives a connu une croissance incroyable de 230 %. Les résultats attendus de cette biennale se comptabilisent certes en nombre de visiteuses et visiteurs, mais surtout par l’accessibilité de notre programmation, ainsi que la qualité des rencontres et des échanges pour une réelle inclusion et une participation culturelle citoyenne, ce vers quoi nos efforts tendent avec MOMENTA. Comme nous aimons le répéter, MOMENTA, c’est une effervescence de rencontres et d’échanges qui transforment notre compréhension du monde une œuvre à la fois.

JD : Vous vous êtes également donné pour objectif d’accroître et de dynamiser les collaborations avec le milieu. Là aussi, le Mois de la photo avait été, en son temps, un initiateur pour de telles collaborations fédérant la programmation de divers lieux autour d’un événement rejoignant un large public. En quoi MOMENTA poursuit-elle et développe-t-elle plus avant ce genre d’activités ?

AG : Depuis sa création, le MPM joue un rôle crucial dans l’écologie locale du milieu des arts visuels en unissant autour de l’organisme une multitude de partenaires. À vrai dire, sans ces partenariats nous ne pourrions exister. C’est la base, la fondation de l’organisme depuis trente ans. MOMENTA poursuit sur cette voie en agissant en tant que liant et catalyseur dans le milieu de l’art contemporain. Nous travaillons en étroite collaboration avec nos partenaires d’exposition afin de réaliser un projet commun. Les propositions d’exposition pour chacun des lieux ont été travaillées en étroite collaboration, afin de définir des projets qui prenaient en compte les orientations artistiques de chacun. La cohérence de la programmation de la biennale, c’est aussi que chacune des parties (le lieu, l’artiste et nous) sente que ses attentes sont prises en compte et que les meilleures conditions sont réunies. La biennale ne pourrait pas exister sans cette synergie incroyable qui anime nos relations avec nos partenaires, qui se multiplient année après année, ce qui permet d’engager la discussion et d’établir une réelle relation. Cette année, nous déployons les collaborations à l’extérieur de Montréal en travaillant avec le Musée d’art de Joliette, qui présentera une exposition en provenance des Rencontres d’Arles. L’une des principales raisons pour lesquelles j’ai accepté le poste de direction était justement pour faire grandir la famille autour de MOMENTA. Cet esprit de camaraderie est pour moi essentiel dans toutes les relations que j’initie ou développe.

MOMENTA s’ouvre également à d’autres collaborations avec la création d’une programmation satellite, qui comprend cette année douze projets, ou encore en s’associant à d’autres manifestations comme la Foire papier, le FIFA, le RIDM ou le FNC pour mettre de l’avant des artistes de la programmation. Ces collaborations incluent aussi celles que nous développons dans le cadre de MOMENTA Créatif. MOMENTA souhaite être présente dans le paysage artistique non plus seulement une fois tous les deux ans, mais en assurant une présence continue à travers une multitude de partenariats qui nous permettent d’accomplir notre mission avec plus de portée et de pertinence.


Jacques Doyon est rédacteur en chef et directeur de la revue Ciel variable.


[ Numéro complet, en version papier et numérique, disponible ici : Ciel variable 113 – TRANS-IDENTITÉS ]
[ Article individuel, en numérique, disponible ici : CV113 – Audrey Genois — Jacques Doyon ]