Isaac Julien, Frederick Douglass: Lessons of the Hour — Ariane Noël de Tilly

[Été 2020]

Par Ariane Noël de Tilly

Après avoir créé des portraits inspirés et nuancés d’importants penseurs, révolutionnaires et écrivains, tels que Frantz Fanon et Langston Hughes, l’artiste britannique Isaac Julien s’est récemment penché sur l’abolitionniste, écrivain et grand orateur Frederick Douglass (1818–1895). L’installation vidéo à dix canaux de Julien, Lessons of the Hour, a d’abord été présentée à la Memorial Art Gallery de l’Université de Rochester ainsi qu’à la galerie Metro Pictures à New York au printemps 2019.

Quelques mois plus tard, une nouvelle configuration de cette œuvre, dans un espace plus modeste, était présentée au SCAD Museum of Art à Savannah, en Géorgie. Le nombre d’écrans était passé de dix à cinq et la structure sonore, modifiée d’un son ambiophonique Dolby Digital 7.1 à 5.1. Intitulée Lessons of the Hour, à l’instar d’un des derniers discours prononcés par Frederick Douglass en 1894, l’installation met en lumière les idées maîtresses ainsi que différentes facettes de la vie de Douglass, né esclave dans l’État du Maryland et qui, après avoir fui l’esclavage, a publié en 1845 la première de ses trois autobiographies, Narrative of the Life of Frederick Douglass, an American Slave. La même année, il traversait l’Atlantique pour prendre part à une série de conférences portant sur l’abo­litionnisme. Pendant 21 mois, il a prononcé des centaines de discours en Irlande, au Pays de Galles, en Angleterre et en Écosse. Douglass avait quitté l’Amérique non affranchi, mais grâce aux fonds recueillis par Anna et Ellen Richardson, deux femmes quakers, il reviendra d’Europe en homme libre.

Fragmenté sur cinq écrans, le récit non linéaire d’Isaac Julien fait appel à un montage horizontal et prend la forme d’une succession de tableaux vivants. L’abolitionniste nous est présenté comme un homme libre, mais l’évocation de ses souvenirs et bon nombre d’extraits de ses différents discours nous rappellent qu’il est né esclave et à quel point une telle pratique est déshumanisante. Lessons of the Hour introduit également des contemporains de Douglass qui ont été pour lui de bons interlocuteurs et qui ont aussi mené leurs propres combats pour l’avancement des droits civiques, dont la jour­naliste et militante anti-lynchage Ida B. Wells, la suffragiste Susan B. Anthony et la féministe allemande Ottilie Assing.

De plus, Julien a mis en scène une magnifique séance de photographies dans le studio de James Presley Ball. Cette mise en scène sert à rappeler que Douglass a été non seulement l’Américain le plus photographié du XIXe siècle, mais également un homme qui croyait au rôle fondamental que la photographie pouvait jouer dans la société1.

Afin de bien situer l’auditoire par rapport à l’époque dans laquelle Frederick Douglass a évolué, dans cette installation, dont la cinématographie est sublime, Julien a fait appel à différents repères temporels, inventions de la locomotive à vapeur, du daguer­réotype, travail des esclaves dans les champs de coton, de même que sonores, no­tamment le claquement des coups de fouet donnés aux esclaves. La trame sonore accompagnant les images, plus fortes les unes que les autres, est toujours saisissante. À titre d’exemple, la vue d’un champ de coton est assortie d’impulsions de fouets. En voix hors-champ, on entend ensuite le récit que fait Douglass de souvenirs qu’il a de sa mère. Il dit ne l’avoir vu que quelques fois, mais qu’elle devait toujours partir en pleine nuit, puisque des coups de fouet l’attendaient si elle n’était pas dans le champ au lever du soleil.

Dans le tableau suivant, la première femme de Douglass, Anna Murray Douglass, interprétée par Sharlene Whyte, est filmée en train de coudre un très chic veston. Les bruits de sa machine à coudre s’entremêlent à ceux d’une locomotive à vapeur. À partir de ce moment, sur certains écrans, on aperçoit Douglass, interprété avec brio par Ray Fearon, voyageant au Royaume-Uni, à bord d’un train. Cette fois, en voix hors-champ, l’acteur lit un extrait d’une lettre de Douglass, datée du 1er janvier 1846 et adressée à l’abo­litionniste William Lloyd Garrison, dans laquelle il décrit son ébahissement devant la réalité tout autre rencontrée au Royaume-Uni : il peut voyager à bord des mêmes cabines que les blancs, il peut manger à la même table qu’eux et a le droit d’entrer dans son hôtel en empruntant la même porte2. Il se dit stupéfait que personne ne s’offense ou ne remette en question sa présence.

Une des scènes les plus marquantes de cette installation a été tournée à la Royal Academy of Arts de Londres. Dans un bel amphithéâtre, le public s’assied sur des bancs de bois. Douglass entre en scène, comme toujours très élégamment vêtu, et prononce une allocution composée d’extraits poignants de nombreux de ses discours, incluant « Lecture on Pictures » de 1861 et « What to the Slave is the 4th of July? » de 1852. L’extrait choisi par Julien de ce dernier discours se termine ainsi : « Il n’y a pas de nation sur terre qui soit coupable de pratiques plus choquantes et atroces que le peuple des États-Unis, à ce moment-ci3. » En même temps que ces paroles sont prononcées apparaissent à l’écran les images des émeutes de Baltimore de 2015.

Cet aller-retour entre le XIXe siècle et la période contemporaine est im­mensément évocateur et fait ressortir, de manière saisissante, à quel point la pensée de Douglass demeure appropriée au XXIe siècle. Somme toute, Lessons of the Hour est une installation tout aussi poétique que percutante, soulevant des réflexions profondes, et si une telle œuvre a tout à fait sa place dans un musée ou une galerie, elle pourrait aussi très bien être présentée dans d’autres contextes, à titre d’exemple, devant le Sénat américain ou la chambre des représentants.

 

1 À ce propos, voir l’ouvrage de John Stauffer, Zoe Trodd et Celeste-Marie Bernier, Picturing Frederick Douglass: An Illustrated Biography of the Nineteenth Century’s Most Photographed American, New York et Londres, Liveright Publishing Corpo­ration, 2015. Les recherches de ces auteurs montrent que Douglass a posé 160 fois devant la caméra de nombreux photographes.
2 La lettre envoyée à William Lloyd Garrison est conservée au Gilder Lehrman Center for the Study of Slavery, Resistance, and Abolition à l’Université Yale et peut être consultée en ligne : https://glc.yale.edu letter-william-lloyd-garrison-january-1-1846.
3 En anglais, « There is not a nation on the earth guilty of practices more shocking and bloody than are the people of the United States, at this very hour. » (Notre tra­duction.) Voir « What to the Slave is the 4th of July? », Great Speeches by Frederick Douglass, Mineola, Dover Publications, 2013, p. 36.

 


Ariane Noël de Tilly est professeure au Département d’histoire de l’art du Savannah College of Art and Design. Elle est titulaire d’un doctorat en histoire de l’art de l’Université d’Amsterdam et a complété des études postdoctorales à la University of British Columbia. Ses recherches portent sur l’exposition et la préservation de l’art contemporain, sur l’histoire des expositions, ainsi que sur l’art engagé.

 

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