Alexis Desgagnés, Ammoniaque — Ève Dorais
[Automne 2021]
Alexis Desgagnés, Ammoniaque
par Ève Dorais
Montréal, Les Éditions du Renard, 2021, non paginé
Un article de Robert Shore dans la revue Elephant1, consacrée à la photographie, remarque que dans les dernières décennies, la photographie s’est évertuée à affirmer sa propre matérialité. En effet, les artistes ont trouvé toutes sortes d’astuces pour faire valoir la matérialité du médium, en intervenant sur la surface de la pellicule ou encore en peignant, en dessinant, en trouant, en brodant la surface du papier portant l’image imprimée, affirmant ainsi la primauté de la signature artistique du photographe sur le sujet du monde capturé par l’appareil. Cela serait une réaction à la surenchère d’images photographiques de notre médiasphère2. Dans cette optique, une approche résolument documentaire en photographie est-elle toujours pertinente ? Le livre photographique d’Alexis Desgagnés, Ammoniaque, réunit ces deux approches avec finesse. Il réitère l’importance du sujet et de la prise de vue, tout en affirmant la matérialité de la photographie, notamment par l’utilisation d’appareils analogiques et de pellicules photosensibles3, et en réifiant les images sous la forme du livre plutôt que par l’exposition. Émerge alors un objet intime, palpable, qui accompagne le lecteur-regardeur dans sa vie quotidienne.
De 2014 à 2018, l’artiste, historien d’art, commissaire et poète a documenté par la photographie l’ambiance d’un secteur industriel d’Hochelaga toujours en activité, et en particulier la rue Moreau, entre les rues Sainte-Catherine et Ontario, où la prostitution est très présente. Le secteur dégage une odeur nauséabonde et surie en raison des émanations de l’usine de levure alimentaire Lallemand fondée en 1923. Ceinturé à l’ouest par un important réseau de voies ferrées, il offre une percée visuelle enviable sur le ciel.
Dans la première partie du livre, le regard désaxé de l’œil photographique de l’auteur s’attarde aux petits détails pour donner à l’apparente banalité de ce secteur une dimension quasiment spirituelle, pour célébrer la nature ou pour montrer la singularité crue de ces lieux. Le viseur de l’appareil met au focus l’asclépiade et autres herbes ou fleurs sauvages qui poussent librement devant des clôtures frost et dans les terrains en friche, les rendant gracieuses, imposantes, puissantes. Petit à petit, à coup de punctum, nous entrons dans l’expérience de cette littérature photographique. Si les images semblent se répéter, de très légers changements sont pourtant visibles, révélant la séquence de la prise de vue. La répétition des sujets photographiés et les distances focales variées créent un effet cinématographique d’état psychique altéré, à fleur de peau, où le regard est saccadé, puis ralenti avant de se fixer.
Nous basculons ensuite au cœur du sujet principal de l’ouvrage, un chassécroisé de mots écrits illicitement sur un mur de tôle ondulée. Des mots comme Baby, Eli, Shark, Prions ensemble, bandeau, rouge, marche, Monkey forment un champ lexical complexe, prennent valeur d’indices laissés par ceux ou plutôt celles qui, jeunes ou âgées, délinquantes, en détresse, amoureuses, religieuses, révoltées, fréquentent ces lieux. Cette poésie urbaine anonyme, sorte de langage exploréen empreint de douleur, d’incongruité et d’euphorie, nous est livrée par Desgagnés avec une attention presque maniaque, mais toujours respectueuse. En présentant plusieurs photographies du même mur et des mêmes mots, une impression de fréquentation répétée du lieu surgit. La présence de nombreuses photographies en noir et blanc confère au livre une certaine nostalgie et force le regard à opérer une distance historique sur les portions du monde ainsi documentées.
L’avant-dernière partie de l’ouvrage est constituée de blocs de poésie typographique inspirée par les mots du mur de tôle, figures géométriques de graphes dont le sens émerge seulement lors d’une lecture attentive. Les textes et les images d’Ammoniaque disent et retiennent à la fois leur sujet. Par le truchement d’indices, ils parviennent à faire sentir la présence humaine de ce quartier difficile. L’ouvrage nous plonge dans le monde interlope de la rue Moreau et nous sensibilise à la réalité de cet interstice urbain industriel, à l’univers psychotrope des personnes qui le fréquentent, tout comme il nous incite à revoir nos conceptions du paysage et de la belle photographie. Un livre essentiel à avoir dans sa bibliothèque, à côté de ceux de William Burroughs.
1 Elephant, no. 13, Post-Photography: The Unknown Image (winter 2012–13): 66–95.
2 Reread Régis Debray’s books, so relevant today, in a world in which media representation dominates. See, in particular, his Cours de médiologie générale (Paris: Gallimard, “Bibliothèque des idées” collection, 1991).
3 He uses several types of cameras, including 35 mm cameras, a Koni-Omega, and an Olympus Pen F, which allows double exposures. The book is the result of a creative residency
at Centre d’artistes Vu in 2017.
4 See Roland Barthes, La chambre Claire. Note sur la photographie (Paris: Gallimard, 1980), 42–50. Translated as Camera Lucida: Reflections on Photography, trans. Richard Howard (New York: Farrar Straus and Giroux, 2010).
5 A language invented by the poet Claude Gauvreau. See his Étal mixte et autres poèmes, 1948–1970 (Montreal: L’Hexagone, 1991) (first posthumous edition of his complete works in 1977).
Ève Dorais is a cultural development consultant for visual arts and public art for the Ville de Longueuil. She was the curator of Ras le bol (2014), Projet Homa II (2014), and Orange, Les Mangeurs (2012). Her essays have been published in Espace art actuel, Spirale, Esse, and Inter, as well as in the atypical book Spunkt, edited by Sébastien Pesot. She was born in Alma and lives in Montreal.
Suite de l’article et autres images dans le magazine : Ciel variable 118 – EXPOSER LA PHOTO



