Moyra Davey. Le récit personnel et l’art de la narration fragmentée contre les dogmes — Nicolas Mavrikakis

[Automne 2021]

Par Nicolas Mavrikakis

[Extrait]
Existe­-t-­il un intégrisme de gauche? Ces derniers mois, divers événements sont venus souligner à gauche l’emprise grandissante de la culture du bannissement (cancel culture) – qu’il faudrait plutôt qualifier de culture de l’effacement ou de l’anéantissement –, une façon de faire associée aux dictatures (de droite et de gauche), et qui, dans nos démocraties, semblait l’apanage des religions et de la droite réactionnaire. Ces sociétés démocratiques ont censuré, entre autres grâce à l’Index et à des lois morales répressives, des livres, des films et des œuvres d’art.

La gauche semble de plus en plus utiliser cette attitude, croyant détenir la vérité absolue, décrétant qui a raison et qui a tort, et même qui est coupable.

Dans le domaine des arts, une certaine gauche, au lieu de défendre une liberté de penser et de créer, applique de nos jours des dogmes, se met à traquer dans toutes les formes de représentation des schémas d’oppressions à dénoncer. Elle se complaît aussi à réduire l’art à la vie de l’artiste, sans penser à la qualité des œuvres. Cette gauche veut un art moral, un art lisse sans zones d’ombres.

On accuse des universitaires d’être racistes, car ils osent prononcer en classe le titre du livre Nègres blancs d’Amérique (1968) de Pierre Vallières. On veut interdire à Marieke Lucas Rijneveld, écrivaine néerlandaise et blanche, le droit de traduire un poème d’Amanda Gorman, poétesse noire. Au Musée des beaux­-arts de Montréal, on bannit le mot « primitif » dans une expo sur Picasso et l’art africain alors que ce mot servait pourtant aux avant­-gardes à définir positivement l’énergie pure et authentique des Non­ Occidentaux. Et j’en passe… Alors, cessera-­t­-on de publier les livres de Céline? Et Lolita de Nabokov? Doit-­on rappeler qu’une œuvre ne fait pas nécessairement l’apologie des mœurs qu’elle décrit (reproche que l’on fit à Madame Bovary de Flaubert) ? Faut-­il réaffirmer que les perversions présentées dans une œuvre ne vont pas convertir son lecteur ou son spectateur ? Pour citer l’historien de l’art René Payant, il y a une différence entre ce que disent un texte ou une œuvre et ce qu’ils font, ce qu’ils créent comme réactions et pensées.

Comme du temps des curés avec leurs ouailles, il faut de nos jours faire parler les œuvres et la vie privée de l’artiste, leur faire avouer leurs péchés, leurs intimités scandaleuses, leurs obsessions malsaines…

 

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